A l’ombre de Maurice

Une liste de voyages…

Maurice rappelle les îles paradisiaques avec ses plages bordées de cocotiers, filaos, pinèdes, sa lumière éblouissante déversée par le soleil de l’océan Indien, ses récifs coralliens, ses lagunes, sa mer émeraude éclatante,

Maurice rappelle à la vie les vacanciers épuisés venus renaitre sur les rivages de sable fin, blanc immaculé, blond, noir, sur les grèves de coquillages, de galets,

Trou aux Biches, Mont Choisi, Le Morne, Grand Baie, Blue Bay, Flacq,

Maurice me rappelle…

Les couleurs, la floraison rouge des flamboyants, la palette fluctuante de bleus turquoise de la mer, le vert des longues pousses de canne à sucre, le fuchsia des bougainvilliers, les taches brunes des cheminées solitaires d’anciennes sucreries, les nuances de gris des pierres tombales,

Maurice me rappelle avec délices la saveur sucrée de l’ananas, la chair exquise des mangues qui tombent sur la varangue de la maison, les litchis vendus par branches, le goût relevé des achards, la rougaille saucisses aux pommes d’amour de ma grand-mère, le cari de poisson de ma tante, le thé parfumé à la vanille, le riz, le bol renversé,

La caresse des parfums, frangipanier, jasmin, cannelle, girofle, gingembre

Maurice me rappelle…

Le baobab et ses pains de singe, les nénuphars géants sur lesquels j’aimerais m’élancer, le romantisme des fleurs de lotus sur les étangs, les bois de bambous géants dans lesquels on se perdrait, les arbres quatre-épices, les arbres à saucisses, les arbres fusées, l’arbre voyageur, les orchidées à l’état sauvage,

La fragilité de la nature, sa forêt primaire menacée comme jamais, et sa force destructrice, cyclones et pluies diluviennes,

Le cimetière de Pamplemousses sous un ciel couvert floutant le contour des montagnes au loin, je parcours les allées bordées de stèles Lagesse,

Antoine, le premier des ancêtres sur l’Ile de France, pionnier à Rivière Sèche,

François Bour, son domaine de Saint Avold, Quatre Bornes dans les Plaines Wilhems, sa ferme à canne à sucre que je devine dans les ruines dominées par une cheminée qui s’élance dans le ciel bleu criard, une maison de maître à la place de celle où sont nées les grandes fratries, ses plantations de thé et l’usine Bois Chéri,

Cueillette, flétrissage, roulage, fermentation, tamisage, dégustation, bois (ton thé) chéri,

Un petit pont, la borne peinte en blanc, une inscription gravée dans la pierre, un bosquet dense de bananiers, un fourré de bambous géants, et à quelques pas, une divinité hindoue dans une armoire vitrée, petit temple installé par les nouveaux propriétaires, car tout évolue à travers les époques,

Aspirations et déceptions, réalisations et défaites, félicité et peines, que de vies impétueuses disparues sous l’impitoyable balayage du temps, le renouvellement inéluctable des générations,

Le labeur forcé ou délibéré, l’effort nécessaire sans rechigner, le quotidien économe, la vie riche de petits riens, les réflexes de ma grand-mère, tout se récupère, recyclage, raccommodage, reconstruction, réparation,

Les champs de canne à sucre dévastés par les cyclones, les fièvres et les mort-nés,

La réussite à coup d’audace, la ruine, le flot d’immigrants, indiens, chinois, déterminés et valeureux autant que les émigrés, les ‘petits planteurs’, les petites vies, les grandes luttes, destins croisés en un mouvement éternel que sont l’afflux des uns et l’exode des autres, l’irrésistible impulsion vers l’avant, la quête de liberté, toujours,

Maurice me rappelle les aïeux, armurier, propriétaire d’esclaves, corsaire, aventurier, entrepreneur, orpheline, colons, les ‘petits blancs’, les exilés, leur sang qui coule en moi et répand dans mon être une dose de résilience,

Maurice me rappelle singulièrement le rebondissement possible des êtres dans leur cheminement géographique.

MEve Raguenaud

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