A visage découvert

Deux babouchkas sur un banc, emmitouflées dans des couches de vêtements chauds aussi nombreuses que leur descendance. Sur leur tête, un grand foulard en laine couvrant les épaules, les extrémités croisées sur la gorge par-dessus un gros pull. Jupe longue épaisse pour chacune. Un embonpoint trahi par des joues grasses et ridées. Des mains fortes à la peau gercée et aux ongles coupés courts. Une bague fine, des boucles d’oreille discrètes. La photo est de qualité médiocre.

Un portrait inattendu au milieu de photos de voyage, prises de vue originales, images soigneusement sélectionnées pour leur valeur esthétique. Mes souvenirs visuels portent habituellement sur des paysages intemporels, des sites insolites, tous capturés à l’instant où la luminosité est la plus intense ou la plus douce. Montagnes, océans, déserts, îles, architecture caractéristique d’une époque, vestiges historiques, toute la beauté du monde immortalisée en un clic. A chaque vue, je m’évade avec ravissement. Les photos du Caucase ne dérogent pas à cette coutume. Sous mes yeux défilent les montagnes rocheuses lisses striées comme des candy canes, peintures rupestres, gorges profondes, troupeaux de chèvres sur les petites routes désertes, prairies de hautes herbes…Mais là, je plonge dans un intérieur d’une autre époque, laid et en piteux état, d’où surgissent des visages et des bustes de femmes assises avec quelques mioches. Je reconnais la salle d’attente du dispensaire et l’immeuble de familles qui ont fui la guerre du Haut-Karabagh. Des photos hyperréalistes sans événement remarquable. C’est moche et à priori sans intérêt.

L’assise large ; ces deux femmes sont des piliers de stabilité.  Ces mastodontes inamovibles enveloppés de lainages trônent comme des déesses de la fertilité. Les deux vieilles femmes, posent sur l’étrangère insouciante que je suis un regard chargé d’une longue vie peuplée de mille combats. En fait, ces femmes n’ont pas combattu, elles ont tenu bon. Elles ont défié les brisures de destin, le nettoyage ethnique et la fuite, assurant la survie du clan. Une autre vieille femme au sourire vainqueur tient un bébé assis à ses côtés, exhibé fièrement comme un trophée, « mon petit-fils ! » L’arrière-plan est entièrement composé d’un immense tapis persan dans les tons bruns et verts. Une femme, plus jeune, la mère du bébé, adopte la pose de Mona Lisa avec le même sourire indécis. Est-elle heureuse ou résignée ? Elle entrouvre les lèvres, n’osant montrer ses dents en alliage doré. Son gilet bleu en laine parait trop grand, à moins que la femme ne soit réellement massive. Pas de maquillage, une rangée de cheveux noirs déborde du foulard de soie ajusté sur la nuque. Derrière elle, un tapis aux motifs stylisés rouges suspendu au mur.

La plupart des minuscules appartements attribuées aux familles relogées à la suite de la guerre ne comporte pas de cuisine. Ici, une femme par terre dans un couloir. Elle travaille dans l’ombre, j’ai dû utiliser le flash. La vétusté des lieux révélée par le béton brut au sol, un cadre de porte abimé (il manque des bouts de boiserie), un pan de mur sans peinture. Assise sur une coussin galette aux rayures d’un rouge passé, la femme malaxe de la pâte. Une quarantaine des boules de la taille de la paume d’une main reposent sur la toile en raphia d’un sac de farine étendu sur le sol, le plan de travail. Les dents brillent dans un visage souriant, la femme est à l’ouvrage et en tire sa vitalité. Je devine la régularité de métronome de la femme nourricière, les boules de pâtes parfaitement sphériques sont de taille identique.

Je passe au salon qui se transforme en dortoir la nuit. Trois femmes assises posent devant mon objectif, deux jeunes enfants de moins de trois ans entre elles. En tenue d’intérieur, des robes suffisamment amples pour accueillir les rondeurs de la maternité, du velours de couleur unie, fuchsia, brun et bleu vif. Les teintes contrastent avec la pâleur de leur visage. Les cheveux noirs rattachés en arrière laissent passer des mèches rebelles fatiguées. Pas de maquillage. La mine triste, on pourrait lire de la fatigue, une lassitude, celle de jeunes mamans qui subissent des grossesses rapprochées. Trois femmes entre des murs couverts de tapis. Comment ne suffoquent-elles pas enfermées dans ce lieu ? Font-elles parfois le cauchemar d’être prisonnières enroulées dans un tapis ? Un sentiment de claustrophobie me gagne.

Sur une affiche collée sur un papier peint défraichi aux couleurs ternes, un schéma de la taille évolutive de l’utérus au cours de la grossesse. Nous sommes dans la pièce principale d’un appartement qui permet de réunir une quinzaine de personnes, des femmes venues apprendre les secrets d’une grossesse sans risque et par la suite, à planifier leurs grossesses. Des bébés assis sur des genoux, certains par terre, soutenus par les pieds de leur mère. De grosses chaussettes en laine contre le froid hivernal. Ces moments d’échanges qu’organisait notre association médicale aidaient les femmes à prendre contrôle de leur corps. Une femme debout s’adresse à l’assemblée nombreuse ; certaines des participantes ont dû prendre place sur les tapis couvrant le sol. Toutes sont maintenant concentrées à remplir un questionnaire. Se dégage de l’atmosphère confinée un brin de résilience qui fissure les murs de l’enfermement des femmes. Elles qui ne cherchent pas à séduire l’objectif, elles dont la frivolité est bannie d’un quotidien strictement délimité par les tâches ménagères et la maternité. Aucune marge de manœuvre au-delà de ce périmètre restreint qui exclut ce qu’on appelle aujourd’hui l’épanouissement personnel. Alors pourquoi immortaliser ce que je redoute tant, le reflet d’une condition insoutenable ? Sur ma tête a longtemps plané la hantise d’être cloîtrée dans le cercle familial. Je dévisage ces femmes d’intérieur et je commence à comprendre. Ces portraits sont là pour me rappeler le chemin qu’il reste à parcourir jusqu’à l’émancipation complète de mes sœurs.

 Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “A visage découvert”

  1. Bonjour Marie-Ève, quelle que soit la consigne, tu me transportes, on sent dans tes écrits, ces expériences qui ont marqué ta vie et ton chemin. PLus que tout, de l’empathie, et un pas vers l’autre. Et ces miroirs que tu renvoies, ces conditions de femmes, ces femmes que tu racontes. Ton texte légende superbement cette photo, qui reste le témoin indélébile du temps, avançons-nous dans la bonne direction ? Je l’espère, belle journée à toi, Sabrina.

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