Confites de suspicion

Sur un petit pont de bois, au milieu d’une zone boisée en contrebas du quartier Chivert, par une belle journée de printemps, nous évoquâmes les faits saillants d’un quotidien désormais restreint. Et si je dis restreint, c’est parce que nous étions confinées chez nous depuis trois mois. Face à la redoutable avancée d’une épidémie virale, la population entière était assignée à résidence.

Mais près de chez moi, tous les vendredis, quelques femmes avaient pris l’habitude de fréquenter le même lieu à la même heure pour assouvir un besoin de proximité physique, du moins de visu. Un maximum de dix minutes d’échange verbal tout en veillant à respecter scrupuleusement la distance d’un bon mètre entre les unes et les autres et à éviter de se faire remarquer. Doutant de la légalité de notre rencontre pseudo fortuite car désormais ritualisée, nous avions convenu de ne pas y convier Simone dont le mari était policier.

Simone dont la couleur de cheveux, un impeccable noir de jais, avait gardé exactement la même nuance depuis le premier jour de notre deuxième vie soi-disant consacrée à l’essentiel.  La pénurie de produits de coloration et de rasoirs ainsi que la fermeture des coiffeurs avaient foncièrement altéré l’apparence de nos congénères. Les barbes buissonnantes et les chevelures longues et grisonnantes dominaient désormais le paysage capillaire. Nous avions toutes pris un coup de vieux. A l’exception de Simone. Le temps s’étant considérablement ralenti, tous les sujets étaient abordés, aussi futiles soient-ils.  La légèreté de nos propos nous ôtait de la vue le nuage sombre et menaçant de la récession qui pointait à l’horizon.

—Mais comment fait-elle ? A son âge, ce n’est plus possible… commenta très fort Ginette qui d’un mouvement bien rôdé, posa une jambe sur le garde-corps, esquissant des exercices d’assouplissement.

L’éclatement du groupe exigeait d’élever la voix pour s’entendre, mais c’était toujours mieux qu’une communication par écran interposé. Dix minutes de footing lent suffisaient pour atteindre le pont, du moins pour les trois joggeuses du groupe. Pour Bernadette, c’était plus dur. Des baskets Lauren en cuir aux pieds, elle sortait en pantalon de jogging en velours plus conçu pour se prélasser sur un yacht de luxe que pour lever les genoux sur un chemin en terre.  Ce jour-là, elle arriva en retard.

—Coucou les filles ! cria Bernadette en trottinant et en soufflant aussi vite que son petit caniche blanc.

—Pas la peine de courir, tu as déjà le chien ! répliqua Ginette sur le ton de la rigolade.

—Madame parfaite fait du zèle ! renchérit Evelyne en moulinant les bras à une extrémité du pont.

—Bien sûr, comme ça je coche deux cases sur mon autorisation de sortie, plaisanta Bernadette d’une voix gaiement élevée sur l’autre berge. Bon alors ? Quelles nouvelles depuis l’apéro-Skype de samedi dernier ?

—Moi, j’ai passé ma journée à tailler les rosiers, s’exclama fièrement Ginette en se penchant sur sa jambe tendue, et demain, je m’attaque au parterre du fond du jardin.

—Après avoir repeint puis réaménagé toutes les pièces, poncé et vitrifié les parquets, passé au karcher tous les abords de ta maison, tu te lances dans les travaux de jardinage ? demandai-je épatée. Mais d’où sort cet engouement pour les travaux domestiques, toi qui déléguais toujours ce genre de tâche ?

— C’est simple, j’ai décidé de ne plus remettre au lendemain ce que je peux faire le jour même !

—J’ai lu que le confinement révélait le meilleur ou le pire d’entre nous en accentuant nos traits de personnalité. Ça provoque de drôles d’envies chez certains, d’étranges obsessions même, expliqua Bernadette sur le ton d’institutrice. Mais peut-être que tu te découvres simplement de nouveaux talents, un peu comme toi Evelyne en cuisine.

—C’est vrai, confirma celle-ci en sautillant sur place. Attendez que je vous envoie le tuto pour la tarte au citron, mon cinquantième dessert depuis le début du confinement ! Je mériterais un certificat d’aptitude à la pâtisserie. Maintenant qu’on nous rationne, je vais me lancer dans les hors-d’œuvre. Et toi Claude, quoi de neuf à part ton délire de confectionner des masques en regardant des séries ?

—J’ai enfin pris la décision de m’inscrire à une formation d’écriture en ligne, répondis-je à la volée en traversant le pont au pas de course pour casser l’image d’un attroupement. Si je me mets à la cuisine, il me faudra un marathon pour réparer les dégâts. Déjà que je suis à deux doigts de me colorer les cheveux en rouge auburn faute de brun…

—Oh ! On s’en fiche ! On a toutes des cheveux gris maintenant !

—Sauf Simone. Ça me turlupine. Cela fait deux semaines que la chaine d’approvisionnement est interrompue, les rayons atrocement vides, les achats rationnés et pourtant, madame revient tous les jours avec un sac de courses. Qu’est-ce qu’elle peut bien acheter ?

Nous restâmes perplexes, envieuses des provisions que Simone réussissait à dégoter, alors que de plus en plus de produits disparaissaient cruellement de notre quotidien.

Sur le chemin de retour, en quittant le chemin de terre au bout de la rue Gervais, j’aperçus au loin Simone sortir de sa voiture à la hâte tenant un sac de courses bien rempli à bout de bras. Tête baissée, elle s’engouffra rapidement chez elle.

Elle aurait braqué une caissière d’une grande surface. Chez elle, Simone aurait ouvert son sac à main pour en ôter un revolver, un sourire espiègle aux lèvres. Une vieille arme qui n’était même pas chargée. Grâce à laquelle on l’autorisait gentiment à dévaliser tout le stock de boîtes de coloration, tablettes de chocolat et autres bien indispensables du même genre. A bas les bons de rationnement ! aurait-elle clamé.

J’achevai de taper la fin de ma première nouvelle, encore tout essoufflée de mon jogging, puis me vautra sur le canapé pour l’énième épisode de l’énième série télé depuis le confinement.

Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “Confites de suspicion”

  1. Bonjour Ève !

    Un texte on ne peut plus d’actualité ! Répondait-il à une consigne ESL ou était-il libre ? Le titre m’a laissée perplexe, ai-je manqué quelque chose ? Peu importe, j’ai suivi l’histoire de tes têtes qui grisonnent, me posant des questions sur Simone, serait-on dans un après effrayat où ceux qui collaborent ont droit à des privilèges ? Tu pourras dire à tes héroïnes que le marc de café peut aider à la coloration, ou que le gris est à la mode 🙂

    Belle journée à toi,
    Sabrina

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