#IloveDjakarta

La foule se dissipe dans l’aire de restauration du centre commercial Pondok Indah Mall signalant la fin de la pause déjeuner. Deux jeunes, assis au Café des Célèbes, immobiles comme des lézards au soleil, n’affichent aucune intention de regagner quelconque bureau.

—Ah ! J’ai une idée de décor insolite ! s’exclame le garçon vêtu d’un haut moulant à formes géométriques, la tête surmontée d’une paire de lunettes de soleil.

En guise de réponse, la jeune femme assise face à lui, entrouvre légèrement les lèvres satinées rose pâle. Ses yeux restent scotchés sur l’écran du portable qu’elle tient d’une main pendant que l’autre glisse dans une longue chevelure noire et soyeuse.

—Ecoute-moi Ani, je sais comment te faire gagner des likes sur Instagram.

—Ce sont des abonnés qu’il me faut, et par milliers ! rétorque la femme d’un ton énervé, tu penses au Skye bar ? Ça ce serait cool, une photo de la terrasse avec la vue de Jakarta en arrière-plan au coucher du soleil.

—Non, c’est surfait les photos en haut d’un gratte-ciel…et puis, un cocktail à plus de cent mille rupias pour quelques likes ? prétexte le garçon.

—C’est quoi ton idée Eko ? On ne va tout de même pas faire des photos dans ton minuscule studio ? J’ai envie de faire connaitre autre chose de Jakarta. Alors quel endroit proposes-tu ?

—La décharge ! dit-il en ouvrant les bras, les paumes vers le haut comme s’il prononçait une évidence tombée du ciel.

—Quoi ? Mais qui va s’intéresser aux poubelles d’une mégapole ?

—Écoute, pour percer, il faut de l’originalité, il faut se démarquer afin d’attirer le regard et parfois, ça nécessite de choquer l’opinion. Voilà mon idée, quelques clichés de toi devant une pile de détritus pour souligner le contraste entre la laideur et la beauté, entre le sale et la pureté que tu incarnes #Javabeauté !

—Tu es sérieux ? demande Ani flattée d’un ton pensif, posant son téléphone.

Faire le buzz…Ani en rêve pendant le trajet à moto, les bras autour de la taille de Eko. Un sentiment d’évasion la gagne. Elle a l’impression de rompre le désœuvrement où sa condition de citadine privilégiée l’enferme. Au bout d’une heure, Eko ralentit devant un immense panneau portant l’inscription Bantar Gebang. Il gare sa moto près d’un portail. Un garde sort d’une petite maison de plain-pied, à qui Eko explique qu’il a rendez-vous avec son oncle, un employé du site. Quelques minutes plus tard, un homme en uniforme se présente, les salue avec un air quelque peu étonné et les invite à le suivre.

Ils s’exécutent et empruntent une porte latérale. Il leur faut marcher d’un pas rapide, au bord d’un chemin. Une dizaine de camions y roule au pas à la queue leu leu soulevant au passage un nuage de poussière dans un vacarme provoqué par les ronflements des moteurs. Eko fait la moue. Dans ce milieu hostile, Ani goûte à l’aventure et ça l’excite. Mais elle a un haut le cœur. Une émanation. Forte, prégnante, nauséabonde, envahissante, qui l’enveloppe tout entière. Elle s’agite, hésite, se demande si elle va pouvoir rester longtemps. Eko lui jette un coup d’œil affolé en tentant de maintenir la distance avec leur guide.

—L’odeur que vous sentez, sachez qu’elle imprègne très longtemps les vêtements, la peau même, leur explique l’oncle avec un sourire en coin.

Ani imagine ce nuage toxique la marquant de façon indélébile, empuantant son t-shirt à paillettes et son pantacourt blanc moulant. Elle sort prestement de son sac à main un foulard de soie qu’elle entoure autour du cou et y enfonce son menton, sa bouche. Il faut savoir prendre des risques, pense-t-elle.

—On repart dès qu’on a un cliché, lui chuchote Eko, puis se retournant vers l’avant, c’est grand, paman ?

—Environ cent dix hectares.

Ako et Ani sursautent. Dix minutes plus tard, ils parviennent au pied d’une des collines grises qui composent le site. Ils observent le ballet de mouvements saccadés des camions, arrêt, pivot, marche arrière. Les bennes se soulèvent et déversent bruyamment leur contenu. Non, ce n’est pas possible, réalise Ani, ce sont des montagnes d’ordures ! Des pelleteuses orange tels des monstres géants y plongent leurs bras dans un grincement affolant. Ani trésaille à la vue de formes humaines, des silhouettes courbées, un chapeau pointu sur la tête, une hotte en vannerie sur le dos, le visage dissimulé par de sordides haillons.

—Que font ces gens ? demande-t-elle la voix étranglée.

Ils fouillent dans les immondices, certains dégringolent, glissent, s’enlisent dangereusement dans les détritus. Les mieux protégés ont des bottes en plastique aux pieds, des gants aux mains. Elle regarde Ako qui ne dit plus rien, essoufflé, le visage rouge. L’oncle les entraine à l’écart et le vrombissement des engins faiblit. Ils marchent un quart d’heure, écoutent médusés les explications sur les étapes de recyclage réalisé à la main par trois milliers de travailleurs. Ils ont quitté le chemin, le sol n’est qu’un épais tassement de détritus. Eko ne réagit plus. Ani le prend par le bras. Ses pieds s’enfoncent comme si elle marchait sur une épaisse moquette. Heureusement j’ai mis des baskets ce matin. Son regard se pose sur des gros ballots de matériaux prêts à être vendus. Ici des sacs plastiques pliés un par un, là des bouteilles en plastique. Là-bas un amas de tiges de ferraille. Elle croise le regard d’une femme et de ses enfants, une famille qui vit au milieu d’une poubelle géante à ciel ouvert. Son cœur se serre douloureusement. Mais c’est Eko qui tombe raide à ses côtés. « Ça arrive souvent » les rassure l’oncle, incriminant la chaleur et l’émanation des gaz. Ani sort son téléphone, prend des clichés à la ronde. Eko recouvre ses esprits. On l’aide à se relever. Ils se dirigent vers la sortie. Pâle, Eko s’assoit sur la moto.

—Je crois que ce n’était pas une bonne idée, murmure-t-il.

—Bien au contraire ! s’exclame Ani en pianotant frénétiquement sur son portable, je viens de poster la photo de toi allongé sur un tapis de déchets, #ouvrezlesyeux #sauvonsJava #sauvonsplanete… J’ai déjà plein de likes.

Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “#IloveDjakarta”

  1. Très bel écrit, comme toujours, sur une réalité qui n’est pas forcément belle, mais sur laquelle il faut écrire. D’un côté, on a cette espérance, cette course aux likes, qui berce presque dans l’imbécillité pour ces jeunes gens qui sont prêts à se mettre en scène dans une décharge à ciel ouvert, pour faire le buzz, narcissisme de notre génération, et de l’autre cette vie derrière les prospectus d’une indonésie qui fait rêver, ces familles. Au final, j’ai envie de noter l’espoir, l’espoir de réveiller par l’image la conscience collective.

    Merci pour ton texte,
    Sabrina

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