La descente de la Betsiboka

Demain je pars, se répète-t-elle comme pour s’en convaincre. Avachie sur une chaise en osier sur la véranda, les bras ballants sur les accoudoirs, une jeune femme regarde mollement le fleuve qui coule aux pieds de la grande case. Il est deux heures. Une odeur de café émane d’une tasse à demi pleine. Aux alentours, les palmiers et les bananiers, las, laissent pendre lamentablement leurs feuilles meurtries par les bourrasques de la saison des pluies. La boule de feu au zénith, le vent assoupi, la pensée s’envole alors que le corps sue sous la chaleur des tropiques. Dimanche, jour du seigneur, prions Dieu que tout se passe bien demain.

—Madame Thérèse, il ne sert à rien de se tracasser ! réprimande l’employée de maison en souriant, les mains sur les hanches, je vous ai sorti la petite valise brune, c’est la seule qui logera dans la pirogue.

—Merci Mino, lui répond Thérèse en se redressant, c’est que… je ne suis pas rassurée de naviguer sur le fleuve demain toute seule.

—Mais il y aura trois piroguiers pour vous accompagner !

—C’est un long voyage, après la descente, il y a encore cinquante kilomètres de piste, et je serai absente au moins trois mois. J’ai toujours bénéficié de la protection d’un homme de la famille, mon frère au lycée à Tana, mon père à Majunga, et depuis moins d’un an mon mari ici à Mangabe. Alors, partir sans lui comme ça…

—Mais vous savez que la récolte du tabac bat son plein, le patron ne peut pas quitter la propriété. Et puis, pour rejoindre la ville, vous n’avez pas le choix, la piste ici est impraticable jusqu’à la fin de la saison des pluies. Allez, madame Thérèse, tout ira bien, venez qu’on prépare vos affaires, lui enjoint la femme en se dirigeant vers la chambre.

Un roulement continu, à peine audible, monotone, secoue l’air de désagréables vibrations ; ce sont les orages, qui au loin dans le sud descendent des hauts plateaux et qui ce soir, aussitôt le soleil couché, arroseront de torrents d’eau le village de Mangabe. Thérèse frissonne en se levant et jette un dernier œil vers le fleuve dont le gonflement a noyé les bancs de sable.

Quelques minutes après l’arrêt du groupe électrogène, les moustiques envahissent l’espace sonore. A l’abri sous la moustiquaire, dans la nuit tiède et sur des draps moites, Thérèse se blottit contre le corps mince et solide de son mari. Une dernière fois avant le grand départ.

—N’aie pas peur, lui intime-t-il, la brave Betsiboka t’amènera à bon port. Il te faut partir. Après, il sera trop tard.

Le lendemain matin, les pieds mouillés, Thérèse se hisse dans la pirogue en bois et acier de huit mètres de long, après que des hommes ont pris soins de chasser les caïmans de la berge inondée. Les rameurs malgaches s’affairent et en quelques secondes les voilà emportés par le courant sur la Betsiboka qui descend au galop, parée de son habit rouge qu’elle entraine vers Majunga.

Puisque le sort en a décidé ainsi, se résigne Thérèse, les bras croisés sur les genoux pliés au fond de l’embarcation. Quelle déveine d’être mariée à un homme qui s’escrime à faire fructifier un coin de brousse si isolée. Au moment où elle encaisse le sort, le bateau ralenti et accoste brusquement. Un européen enjambe prestement le bord et prend place au milieu de la pirogue, enjoignant l’équipage de reprendre leurs efforts pour s’éloigner de la rive. Quelle godiche ce monsieur Gonnet ! s’offusque silencieusement Thérèse outrée que leur voisin s’invite au voyage de cette façon détournée. La consigne de sécurité rappelée par son mari lui revient, ne prendre personne au risque de chavirer sur les rapides. Furieuse, Thérèse salue à peine l’homme qui s’enferme dans un silence dédaigneux en lui tournant le dos.

Plusieurs coups de rames loin devant et en profondeur, et la pirogue prend de la vitesse. Elle file maintenant, Thérèse a juste le temps de tourner la tête pour apercevoir sa maison sur pilotis et les cases des manœuvres rangées sous les manguiers comme les bâtiments d’une caserne avant qu’ils ne disparaissent de sa vue. Deux rangées de palétuviers prennent le relais dans son champ de vision. Une bouffée d’air effleure les joues de Thérèse qui ferme de temps à autre les yeux, elle a l’impression de prendre un bain de vapeur, elle scrute le vert intense du dense feuillage puis le ruban brun rougeâtre qui éclate la verdure en deux parts, le rameur derrière elle l’éclabousse dans ses grands coups de rame, elle rit, son cœur s’accélère, les mains crispées sur les rebords de l’étroite embarcation qui en bondissant l’amuse et chasse la peur. La voilà qui glisse vite et loin en toute liberté et son corps épouse les mouvements de la pirogue sur l’eau, elle respire profondément, pose quelques secondes les mains sur son ventre tendu. Une heure s’écoule. Thérèse s’étonne de l’onde de tranquillité qui l’envahit alors qu’elle file à vive allure sur les eaux limoneuses.

—Attention ! On arrive aux rapides ! Accrochez-vous ! lance le piroguier à l’avant.

Les trois hommes jettent quelques pièces de monnaie pour amadouer les dieux du fleuve, puis pagaient ferme, tous les muscles du corps mobilisés, les torses nus luisant sous le soleil. L’européen, livide, se recroqueville au fond de la pirogue. Thérèse se redresse, les genoux au sol, les fesses sur les talons. Le fleuve s’accélère, des vagues inondent les passagers, les cheveux collés au visage, Thérèse goûte l’eau sur ses lèvres, et soudain l’envie la prend de s’activer. Elle saisit une pagaie et la plonge dans les flots. Des gestes maladroits et inutiles qui déclenchent un accès d’hilarité chez le rameur à l’arrière. Une pointe d’excitation a gagné Thérèse qui pousse un cri d’effroi quand tout s’accélère, puis rit aux éclats une fois le calme revenu. Les malgaches hurlent victoire, Thérèse toute réjouie d’avoir défié le fleuve frappe dans les mains. Deux petites jambes toniques bougent dans son ventre arrondi. Désormais confiante, elle sait qu’elle reviendra, la vie à bras le corps.

Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “La descente de la Betsiboka”

  1. Coucou Ève ! Quel plaisir de te lire à nouveau. Je sais qu’en commençant un texte, je ne serai jamais déçue. Toujours un univers, un histoire menée à bout, et une fin qui renforce ce qui a été lu. Est-ce une consigne libre ou ESL ? J’espère que tout va bien de ton côté malgré la période étrange. Peut-être as-tu plus de temps pour écrire (ou au contraire !). Bien à toi, Sabrina.

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