La lutte comme unique projet

Cinq têtes dans un état maximal de concentration tournées vers le tableur Excel projeté sur un mur blanc.

—Voici l’agenda des trois prochaines semaines jusqu’à la date butoir du 23 mars, prononce une petite femme d’une voix douce qui tranche avec le bleu marine sévère de son tailleur.

—Hmm, ronchonne un homme derrière sa moustache blanche, je n’assisterai qu’aux entretiens pertinents, pas question de perdre du temps !

—Je coordonne les opérations, aussi, je souhaite être informée quotidiennement de vos avancées. Merci de m’envoyer les défis et points forts de tous les partenaires ainsi que toute modification au planning. Je vous convoque à un autre point dans deux jours. Bonne journée à tous.

A peine arrivée, l’équipe des cinq experts se met ainsi en ordre de bataille. A chaque membre de ce bataillon d’élite, une spécialité. De loin le plus aguerri, un vétéran, tente de prendre le pouvoir, d’imposer sa stratégie aux autres membres de la troupe. Le combat contre la peste blanche avait été au cœur de son engagement professionnel durant plus de trois décennies. La maladie, il l’avait traquée et combattue dans les zones les plus négligées de la planète, avec des ressources injustement limitées. L’armement sophistiqué introduit ses dernières années, très peu pour lui. Que va-t-on inventer, pensait-il, les armes les plus simples sont les plus efficaces en conditions réelles d’utilisation. Les jeunes recrues n’en sont pas à leur premier combat et intimement convaincues du bénéfice des nouvelles technologies. Néanmoins, tous savent que la partie ne sera gagnée qu’en travaillant à l’unisson.

Premièrement, installer un QG dans les locaux du ministère de la santé dédiés aux maladies prioritaires. Les deux salles de réunions avec rétroprojecteur sont réquisitionnées. Après des échanges de mails nocturnes selon les insomnies des uns est des autres, le premier rassemblement a lieu le matin dès huit heures, en petit comité. Du matin au soir, les réunions s’enchainent à un rythme infernal, les acteurs de la lutte sur le terrain et les partenaires combattants défilent à tour de rôle, une tasse de café à la main, l’ordinateur sous le bras, prêts à extraire tout indicateur, tout élément indispensable à la planification des prochains combats. Multiplication de réunions, briefings et debriefings, propositions et contre-propositions, les clarifications et requêtes envoyées au lance-pierre car le temps presse, le décompte a commencé. Entièrement dévoués à leur mission, les experts ne comptent pas leurs heures, gagnés par cet état fébrile que l’ampleur de la tâche et le sens du devoir provoquent. Impitoyable bataille à livrer les cinq prochaines années. Ils visent l’élimination. Tant pis si les dépenses chiffrent déjà dans les millions de dollars, les forces spéciales du plaidoyer ayant convaincu les gouvernements donateurs, ils peuvent espérer obtenir une rallonge budgétaire conséquente. Les voilà, manches retroussés, lunettes sur le nez, doigts collés au clavier, analysant chaque intervention, passant au crible chaque action, prospectant de nouveaux angles d’attaque, usant et abusant de leur expertise pour affiner leur tactique. Les consultants consultent les consultés et relèvent consciencieusement toute carence programmatique.

Le plan de bataille est finalement dressé pour la lutte qu’ils espèrent être la dernière avant de déclarer victoire, une lutte soigneusement détaillée, chaque objectif étoffé d’une série d’activités elles-mêmes ventilées en sous-activités, le tout équipé d’un chronogramme de déploiement, armé aussi d’un plan budgétaire ultra sophistiqué, le tout doté d’un plan de suivi et évaluation avec son armada d’indicateurs d’impact, de résultat, de processus, oui, par cela ils s’engagent à combler les gaps de la bataille précédente.

—Nous le tenons ce plan stratégique ! s’exclame le vétéran de la guerre contre la maladie avant que sa voix ne disparaisse dans une violente quinte de toux, ah, maudite climatisation ! Prendre froid en Afrique, le comble !

L’assaut venait d’être lancé. Après une longue phase dormante, de dissimulation intracellulaire, retranché derrière une épaisse barrière de matière blanchâtre dense comme du fromage de chèvre frais, un bataillon spécialisé dans les opérations de camouflage venait à l’unisson de décider de s’extirper de leur retranchement après des années d’espionnage pulmonaire. Ils partent au combat. L’objectif, la prolifération, la survie de l’espèce. Le moment est propice, l’ennemi fragilisé, celui-ci par l’âge. Les passagers clandestins peuvent sortir à l’air libre. Des siècles d’expérience pour maitriser cet art de patienter jusqu’au moment M avant de jaillir à découvert. Au fil des conquêtes humaines, les bacilles avaient appris à se faire oublier, hiberner tout en gardant un œil ouvert pour repérer les signes d’un affaiblissement corporelle et de capacités défensives réduites. Qu’importe que l’attaque d’un corps défaillant frôle la malhonnêteté du moment qu’elle garantisse un avantage. Enfin expulsés de leur mélange crémeux malodorant dissimulé au fond du poumon, les germes s’activent et les voilà qui galopent fébrilement dans les voies aériennes non sans avoir provoqué des dégâts considérables dans les fines et fragiles ramifications alvéolaires. L’explosion réussie a déclenché une quinte de toux, du genre profonde, grasse, une excellente manœuvre, redoutablement efficace pour propulser d’autres bataillons de germes produits et formés directement sur place dans une caverne. Les voilà envoyés en mission spéciale, un vol plané pour atteindre les fameuses gouttelettes de Pflügge en suspension dans l’air. Là, attendre malicieusement l’inhalation par un malheureux malchanceux. Un innocent de passage. Un guerrier ennemi, c’est encore mieux. Malgré de lourdes pertes ces dernières années, les bacilles tiennent bon. Leur indéniable avantage, des millions d’êtres humains infectés sans le savoir.

La guerre contre la tuberculose sera-t-elle gagnée un jour ?

Eve Raguenaud

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