La recrue de Kampung

—Tu l’aimais ? demande Dian, curieuse d’en connaitre plus sur le passé de sa nouvelle colocataire.

—Oui, je crois, répond Cinta d’une voix douce, une peluche serrée dans la main.

Elle enfile un t-shirt Hello Kitty et poursuit, la gorge nouée.

—Ce sont ses parents qui n’ont pas voulu… Ils avaient d’autres projets pour Putra. Un meilleur avenir disaient-ils.

Les genoux repliés sous les fesses, assise sur un lit recouvert d’un drap chiffonné rose pâle, Cinta se retranche dans un silence habité de tendres souvenirs de son premier amour, contrarié. La pièce baigne dans une lumière rosée tamisée par le voilage de la fenêtre. Cinta est encore secouée par la tempête du destin qui a brisé l’harmonie dans le village de Kampung au sud de la capitale Jakarta. Un chamboulement qu’elle a accepté comme un coup du sort auquel on se résigne. Seule, Cinta n’a pu endiguer la puissance des traditions de la communauté.

—Il était beau ? s’enquiert Dian le regard malicieux alors qu’elle verse de l’eau bouillante sur les nouilles déshydratées.

Cinta acquiesce d’un sourire timoré. La mine enjouée de Putra jaillit dans ses pensées comme l’éclosion d’une fleur de lotus. Son Putra qui devait intégrer l’université à Bogor, un exploit pour les garçons de leur village. Leurs baisers furtifs étaient devenus fougueux et leurs étreintes chastes passionnelles, là au pied de la cascade sous des yeux indiscrets, le mois dernier.

—Au moins, tu n’es pas tombée enceinte !

—Oui, mais le mal était fait, répond Cinta en songeant qu’elle aurait été obligée de quitter le village de la même manière puisque la perte de sa virginité hors mariage avait provoqué l’ire de sa famille et finalement, son bannissement de la communauté.

Un ticket de bus pour la capitale accompagné d’un « Tu nous a déshonorés, maintenant débrouille-toi. » en guise d’un adieu.

—Ton village te manque ? demande Dian en proposant un bol de nouilles fumantes à Cinta.

—Oui, surtout mon petit frère… on s’amusait dans les rizières asséchées avec les autres enfants.

Secouée par l’impitoyable rejet de ses proches, Cinta est néanmoins reconnaissante d’avoir reçu l’aide, providentielle pense-t-elle, d’un inconnu pour se procurer un toit et une activité rémunérée. Quel soulagement de ne pas être seule à la rue. Assises en tailleur sur une natte de jonc, les deux jeunes femmes mangent en silence.

—Le temps que tu assembles ta garde-robe, je veux bien te prêter un de mes hauts. Lequel te plait ?

Cinta trifouille avec détachement les étoffes en acrylique que Dian a étalées sur le lit. Elle jette son dévolu sur un top vert vif avec des bretelles cousues de paillettes. A Kampung, les déclinaisons du vert sont innombrables. Les arbres de la forêt tropicale, les rizières en terrasses, la végétation luxuriante au sein même du village, entre les habitations, exhibent tout un éventail de nuances de vert au gré de l’ensoleillement. Cinta serre le bout de tissu et rêve du cadre de verdure dans lequel elle a grandi. Depuis deux semaines, elle n’a vu que du béton, des ruelles étroites et bruyantes qu’elle n’est même pas autorisée à parcourir, des petites maisons collées les unes aux autres, un quartier qui décidément ne ressemble en rien au Kampung.

—Je veux bien celui-ci, déclare-t-elle à Dian en montrant le vêtement qu’elle tient en main.

—Il ira très bien avec tes cheveux brun foncé et ta peau dorée. N’oublie pas qu’aujourd’hui, c’est à ton tour de laver le linge.

En fin d’après-midi, une femme mûre sort d’une maison voisine et marque un arrêt sur le perron, les mains sur ses hanches larges. Claquettes aux pieds, elle ressert le sarong qui boudine son ventre et passe la main négligemment à l’arrière de la tête comme pour soupeser son chignon lâche. Quelques rides encadrent des pommettes brun clair abimées par des boutons que l’usage intempestif de crèmes blanchissantes a provoqués. Alors que ses yeux noirs perçant scrutent les environs, elle toussote, puis crache sur le côté. Les femmes assises par petits groupes sur les marches et les galeries surélevées le long de la ruelle lèvent la tête dans sa direction. D’une voix rauque, la femme corpulente se met à crier à la ronde.

—Je vous rappelle que le loyer de la semaine est dû aujourd’hui jeudi ! Et cela vaut pour toi, précise-t-elle en jetant un regard menaçant vers une fille accroupie, les mains dans l’eau savonneuse d’une bassine, va falloir ramener des clients ce soir !

Puis elle hausse le ton tout en s’avançant dans la ruelle :

—Allez, préparez-vous, la nuit va bientôt tomber !

Les propos déclenchent un piaillement collectif des femmes qui se lèvent prestement pour regagner leurs pénates.

La chute du soleil derrière la toiture du bâtiment principal du quartier, un bar, altère l’ambiance. Le patron sort une dizaine de chaises en plastique sur la galerie qui surplombe la cour en terre battue. On bricole un éclairage extérieur avec quelques ampoules nues. L’atmosphère tiédit et le bruit du trafic s’intensifie. Un groupe d’hommes débarque à moto, et la cour se transforme en parking pour cyclomoteurs. L’un d’entre eux, le plus âgé, prend la parole avec un sourire carnassier :

 —Une première paye, ça se fête !

—Bienvenue à notre unité de secteur, enchaine un autre de la bande en administrant une tape amicale sur le dos d’un jeune homme. Comme le veut notre rituel, on va arroser ça dans notre établissement karaoké favori.

—Regarde comme elles sont mignonnes les hôtesses ici. Ah, je reconnais ma Dian, dit un autre coéquipier en reluquant une femme assise sur l’une des chaises à l’entrée du bar.

—Tiens, on a renouvelé la marchandise, plaisante un autre en pointant le menton vers une fille à l’air effarouché portant un haut vert vif aux bretelles scintillantes, celle-là, on te la réserve, lance-t-il à son nouveau collègue avec un petit rire égrillard.

Alors que tous se dirigent vers le bar, le jeune homme qui fait l’objet de l’attention interroge son voisin à voix basse :

—Quel est le prix de la passe ici ?

Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “La recrue de Kampung”

  1. Bonjour Ève !

    Et tout d’abord, je te souhaite le meilleur pour 2020 ! Encore une fois, sans me rappeler la consigne exercée ici, j’ai été transportée par tes descriptions et ton récit, même si je n’ai pas été surprise par la chute. Ayant déjà visité L’Indonésie, j’y ai reconnu des paysages même si je ne connais pas Java. Quel contraste entre l’histoire des deux jeunes filles et l’arrogance/ insouciance des motards qui arrivent profiter de la nouvelle marchandise. Une réalité malheureusement qui se retrouve dans les rues de Bangkok et les rivages du Cambodge.

    Merci pour ton engagement, et tes textes délicats.
    Avec plaisir, toujours,
    Sabrina

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