La tribulation d’Adil

Amolli par la faim, Adil scrutait un graffiti imposant aux coloris contrastants. Il n’aimait pas ça. La nuit, il dormait sur un tapis moisi qui cachait un sol sali, un drap fin sur son corps. Il administrait maints coups vifs sur d’abondants gros rats. Tout son habitat sous la station blairait, un air impur quasi pourri. Autour, un camp urbain pris par tant d’abris riquiquis brillait d’un grand chagrin. Mais aujourd’hui, tout muait. Dans un froid glacial, Adil hurlait son plaisir :

—Plus jamais ça ! cria-t-il, ravi. Fini l’habitat sous un quai bruyant, fini l’habit crado ! Plus jamais dormir sous un laid graffiti ou sous un tuyau qui fuit ! Fini la nuit d’un noir maudit ! Fichus soucis diurnaux qui m’ont contrit à tort car voilà l’autorisation !

Brandissant l’original, sa main froissait un justificatif crucial pour sortir du trou gris où il lutta si fort. Un tournant inouï pour qui n’y croyait plus. Car ça faisait plus d’un an qu’Adil vivait ainsi sans maison, poursuivi par un mauvais sort qui l’avait conduit à tant d’affliction. Aussi, il stoppa un instant, confondu, puis s’assit sur un banc. Il avisa alors la raison du long trip du Soudan jusqu’à Paris.

Il vit un garçon discutant, sa maman l’adjurant :

—Fuis ! Pars d’ici, va là-bas Adil !

—Non ! implora-t-il.

—Si, va mon fils, vis pour toi, ici tu n’as plus aucun choix. Maudits Janjawids, nous vous haïssons ! Vos razzias ? Aujourd’hui, nous vivons sans maison, sans capital. Adil, tu dois courir loin d’ici.

J’y vais ou j’y vais pas ? sonda Adil vis-à-vis un choix si poignant.

Un dur choix s’offrit à lui : partir ou subir. Mais Adil savait qu’il fallait bondir pour pas mourir. Sanctions, isolation au fin fond du pays, tout poussait un garçon au grand jour loin du camp. La frustration gagna.

Ainsi, un matin attristant pour tous, Adil a fui Kalma. Il a fui la mort.

Il lui a fallu parcourir un Sahara plus qu’ingrat, disons hardi. Koufra jusqu’à Tripoli, il fallait trois jours ou trois mois, nul savait. Tout au long du parcours, Adil priait accroupi tout au fond du camion qui filait sans un stop. Il buvait, parfois, suppliait Allah, toujours. Il arriva vivant à Tripoli où il travailla. Là-bas, plus d’un humain corrompu vivait par l’appât du gain. Mais puisqu’il lui fallait un important butin pour s’offrir un coin sur un canot, il bossa dur. Battu, il oublia sa foi, son droit, oublia tout. Puis il avala du pain durant trois jours pour maigrir, surtout faut pas alourdir un rafiot lui disait-on. La navigation à 130 corps, trois fois trop, sans habits, sans provisions, sans voir. Un amas d’humains voguant sans savoir où, jusqu’à l’Italia inch’allah. La nuit tomba au moins huit fois. Dans l’agitation d’un grain, six individus trop affaiblis ont fini sans voir un pays tant promis.  Adil vomit, vacilla, mais vainquit dans un bataillon compact ; il parvint au bout, moribond. Il brandit l’harmonica dans son poing alors qu’il sortait du canot, criant « Libr’ ! », mais non, ça n’allait pas, pas tout à fait. Il lui manquait un truc vital. Il traina son corps, chantant tout bas « un jour, j’sortirai un album rock&roll ! Fini la chicha sur un tapis. » Son voisin du canot lui répondit « oui ! Rock la Casbah ! »

Adil languit dans un couloir, appliqua dix doigts sur un bon pour l’immatriculation. Puis il sortit du commissariat, poursuivant tout droit jusqu’à l’horizon. Sans transport, il marcha un pas à la fois sur du plat. Plus loin, il lui a fallu gravir trois hauts monts. Dans un brouillard d’indistincts flocons blancs, il grimpa, glissa puis dévala un col. Lorsqu’il sortit d’un bois transi par un froid anormal pour lui, il continua jusqu’à Briançon. Il s’avançait d’un pas si lourd qu’il tituba jusqu’à la station où il monta dans un wagon qui fila au nord. Las, Adil s’assit, dormit sans illusion.

A Paris, il habita sur un trottoir durant trois jours, puis alla au camp s’unir aux individus d’un parcours tout aussi ambigu. Il sympathisa. Son compagnon qui vivait aussi sans toit sur un trottoir lui dit :

—Hold on ! Faut pas s’affaiblir ! Tu dois d’abord voir la PADA* pour ta convocation.

Il y avait du sursis avant l’incorporation qu’il souhaitait si fort. Du tracas garanti durant au moins dix mois. Un sursis si long, accablant, qu’il lui ôta parfois son sang-froid. Battu, il souffrit jusqu’aux os. Il vagabondait sans but, passant pour un fou. Pourquoi moi ? cria-t-il abattu par sa condition, implorant pour son salut.

Pourtant, l’harmonica au fond du pantalon lui donnait du cran ; il savait qu’il sortirait du camp un jour. Mais il lui manquait toujours un truc primordial pour un bon roman, ou son journal, un mini machin facilitant la narration dont la disparition compliquait sa chanson.

Jusqu’au jour où il obtint un pli l’invitant à la CADA** pour l’allocation, mais plus important, l’instruction l’autorisait à dormir sous un vrai toit. La confusion avait pris fin. Ainsi, Adil sortit un jour du mois d’avril, quittant son obscur trou où un foutu hasard l’avait fichu. Il souffla, aspira dans son harmonica, composant là un air jamais conçu, vibrant d’imagination. Conclusion, à la fin d’un parcours harassant, Adil fut librE.

Vous l’aviez peut-être deviné, c’était un lipogramme sans ‘e’! Un jeu d’écriture un peu tordu…

*Plate-forme d’accueil pour demandeurs d’asile

**Centre d’accueil de demandeurs d’asile

Eve Raguenaud

Vous avez aimé? Partagez!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *