L’âpre relâche

Je flotte.

L’air s’infiltre par le nez et par la bouche entrouverte, cet air tiède apaisant des fins de journées étouffantes. L’évasion débute. La nuque se relâche, le dos se cambre, je me transforme en étoile de mer. J’inspire profondément, je souffle doucement. A chaque prise d’air, je visualise avec bienveillance mon cœur qui s’enfle. Se laisser bercer jusque l’instant de libération de sa masse corporelle, puis s’élancer. Je suis un corps céleste, délesté de tous les poids, détaché de tous ses points d’ancrage. Je m’élève comme une montgolfière aspirée vers les cieux. Je plane et me laisse porter par les vents dominants, je m’égrène en chemin, je suis des points de suspension…

Sciemment, je largue les amarres de ma journée éreintante au centre de choléra. Allongée sur l’eau, je tangue un peu ; une odeur forte se dégage, irrite mes narines, chatouille mon esprit que j’aspire à conduire vers une zone de repos, d’inactivité. Hélas ! Celui-ci résiste encore et en quelques secondes, un alignement parfait de structures rectangulaires surmontées de triangles se projette. Des figures humaines se déplacent tels des humanoïdes dans ce décor épuré comme dans un ballet moderne, chacun jouant son rôle dans une chorégraphie précise. Des bribes de conversation me reviennent.

—Alors Irène, pas trop dur cette première mission humanitaire ? Tu vas voir, c’est accaparant…

—Marc, pourquoi tu portes des gants de ménage ?

—Je ne soigne pas les malades, moi je manipule l’arme chimique pour détruire les vibrio cholerae qui pullulent dans les eaux. Ici, tout est désinfecté au chlore. On en spraie même l’intérieur des tentes ! Viens Irène, je vais t’expliquer les mesures de contrôle…

Je ferme les yeux mais la vision me hante, se précise même. L’uniformité des costumes bicolores renforce le style épuré des lieux, une tunique en coton vert avec pantalons assortis, par-dessus, un tablier en plastique blanc. Des bottes en caoutchouc noires complètent la panoplie, ainsi que des gants. Une brise effleure mon visage qui refait surface et me voici plongée dans l’antre où s’activent les acteurs. Rester immobile. Mais on me pousse pour que je traverse un pédiluve. Mes pieds restent au sec au fond des bottes. Je lève le rideau de toile d’une des façades et pénètre dans un espace entièrement blanc, plafond, parois latérales, sol. J’entre en scène. On me fait signe de m’avancer, mais je refuse d’entrer dans la danse. Ce n’est pas mon tour. C’est mon jour de repos, le premier depuis un mois. Je distingue seulement maintenant l’alignement des lits de corde, les corps émaciés allongés, tenaillés par la souffrance étrangement sonore qu’est la diarrhée aiguë sévère. Car les chairs se vident sans répit, toute la substance aqueuse éjectée en un flot inextinguible, des vannes laissées ouvertes. La danse supplantée par un concert de ruissellements de tonalités variées, des jets imprévisibles, une fois sur la droite, une autre sur la gauche, tantôt proche, tantôt lointaine, des phrases musicales courtes ou longues, des sons dans les aigus joués sur un rythme irrégulier. Le bruit des écoulements est amplifié par les seaux disposés sous les lits judicieusement percés qui font office de caisses de résonance. En hauteur, des tubulures alignées pendent comme les cordes d’un instrument qui n’émettent qu’un faible son, un goutte-à-goutte à peine perceptible ou plus souvent, un débit régulier à peine plus audible. Les liquides s’écoulent sur un plan vertical. On me fait signe à nouveau, je dois tenir le bras, fermer les yeux, sentir du bout du doigt la boursouflure à peine imperceptible du vaisseau sanguin, là dans le creux, et piquer. Piquer, encore piquer. Je ne fais que ça depuis des jours, des semaines. Piquer, ouvrir la voie pour un remplissage compensatoire jusqu’à ce que les coulées évacuatrices évoluent en un glouglou intermittent, un égouttement anal minime. C’est le son de la victoire, le signal auditif que la vie est remise à flot.

Plouf ! Un bruit de plongeon sur ma droite et mon corps ondule sur les remous, je reviens à moi un bref instant. Je me concentre pour chasser les images intrusives. Mais l’émanation irritante de l’eau persiste et m’entraine malgré moi dans le courant de mes réminiscences. Un demi-tour, quelques pas et je sors de la tente. J’entends clairement les éclaboussures provoquées par mes bottes au fond du bac que je traverse en sens inverse. Je cherche à m’éloigner. Un homme s’approche, je reconnais sa silhouette, sa taille, sa démarche. Le même uniforme. A la main, un flacon blanc. Hypochlorite de sodium. L’individu me fait face maintenant et me parle. Je me souviens. Marc. Il est question de décès, et ce corps sans vie doit être désinfecté. Il m’entraine vers un cube brun, un cadavre gît sur le sol dans une obscurité inquiétante. Je m’agenouille pour le rituel, bouche tous les orifices du corps avec des boules blanches imprégnées de ce produit chimique qui me pique le nez, je me crispe. Marc se lève et emporte la lueur.

Je frotte mes mains gantées sous le jet du robinet au bas d’un réservoir, le liquide répand une effluence tenace de Javel. Je reconnais cette odeur. Oui, c’est la même que celle de l’eau qui me rentre par le nez, les oreilles. En fait je baigne entièrement dans ce liquide. L’immersion complète est imminente. Ah ! enfin, l’apesanteur totale atteinte. Une onde de bien-être m’envahit. Je suis maintenant parfaitement détendue.

Un visage s’approche au-dessus de moi, je le sens et le reconnais avant même d’ouvrir les yeux.

—Oh hé Irène, quand est-ce que tu sors de la piscine ? Ça fait une heure que tu fais la planche ! N’oublie pas que tu es de garde ce soir au centre de choléra ; on se met en route d’ici peu.

J’ouvre les yeux et je touche du pied le fond du bassin.

—Marc, cette eau est vraiment trop chlorée pour une séance de relaxation…

MEve Raguenaud

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2 commentaires sur “L’âpre relâche”

  1. Bonjour Eve,

    Encore une fois, tu fais mouche avec ce texte prenant, qui relate, j’en ai bien peur, des événements que tu as dû vivre. Quelle atmosphère lourde et pesante, on suffoque avec les patients, on est asphixiés par ta lecture, c’est que les mots que tu as choisis sont justes et précis, et qu’ils ne nous laissent pas de répit. Malgré tout, c’est une nouvelle où à nouveau, ton style et ta douceur brillent. Belle journée à toi, Sabrina.

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