Le dernier conteur

Au premier étage du restaurant Argana, un couple s’attable en terrasse.

—Bon, je commande l’assortiment de salades marocaines ? convient la femme d’un ton péremptoire.

—On ne change pas les bonnes habitudes, affirme l’homme en soupirant.

—Ah, j’avais tant besoin de cette escapade loin de Paris ! s’exclame la femme gaiement.

—On a échappé aux gilets jaunes, à la gronde du peuple contre la réforme des retraites, au temps pourri, maugrée l’homme en se calant au fond de son siège.

—Ça va me distraire. L’avantage de Marrakech en janvier, c’est qu’il n’y a pas ces hordes de touristes ; le bon moment pour parcourir les derbs du souk.

—On a échappé aussi au coronavirus et autres saloperies chinoises ! Notre riad s’avère être un bon investissement, pas un seul malade détecté au Maroc. Il n’y a pas encore trop de chinois…

—Au retour on s’arrêtera à l’échoppe de luminaires, juste au début de la petite ruelle à droite à l’entrée du souk, précise la femme en tournant la tête vers la place Jemaa-el-Fna, je cherche un lustre…

—Enfin, ça ne saurait tarder, les grains de riz sont infinis…

—Tu sais, un plafonnier géant en fer forgé ? Puis sur un ton de reproche, fixant sévèrement son mari, mais tu ne m’écoute pas François !

—Quoi donc ? Mais si Odile, j’ai toujours une oreille pour toi. Tu voulais un lustre ? Mais pour quoi faire ? On en a un très beau, en cristal.

—Pas pour l’appartement à Paris, pour la résidence à Ramatuelle. Et toi, tu n’en profiterais pas pour renouveler tes pantoufles ?

—Tiens, pourquoi pas. Elles sont bien leurs babouches en cuir. De la bonne qualité. Mais c’est pénible de devoir toujours marchander, réplique le mari d’une voix monocorde.

Tous deux lorgnent par la vitre.

—Impressionnant ces monticules de fruits, de fruits secs, et de noix sur les étalages, un vrai régal ! Tiens, j’achèterais bien des dates avant de retourner au riad, affirme la femme avant de se tourner vers son mari. Tu as l’air soucieux, qu’est-ce qui te tracasse ?

—Ça me turlupine, cette histoire de taxation sur la donation.

—Tu ne veux plus céder la propriété d’Etretat à Louise ? Il nous reste notre demeure à Cognac.

—Ah, bah, j’appellerai notre gestionnaire de patrimoine pour éclaircir tout cela.

L’attention de la femme se porte à nouveau sur l’extérieur.

—Cette place n’est décidément jamais vide. Même en hiver, les saltimbanques font leur show, c’est d’un pittoresque !

—Que veux-tu, c’est l’effet Unesco ! Ça attire les curieux.

—Regarde ici juste en bas, qu’est-ce qu’ils préparent comme spectacle ? questionne la femme en pointant du doigt un attroupement à une dizaine de mètres du restaurant.

Les puissants néons des échoppes n’éclairent que faiblement l’immense esplanade gagnée par la tombée de la nuit et sur laquelle des ombres circulent, d’autres se figeant par grappes. Un homme en djellaba beige tombant jusqu’aux pieds, une capuche relevée sur la tête, se tient face à une dizaine d’individus dont quelques femmes. Ils s’avancent en demi-cercle alors que l’homme au visage buriné, hâlé, émacié, prend la parole en redressant la tête. Il était une fois une sale histoire, commence-t-il, peut-être même ma dernière, et j’ai le triste privilège de vous la raconter. Il tousse pour éclaircir sa voix qu’il élève en voyant son auditoire s’élargir. Tout a commencé insidieusement, bien avant l’hiver. Un manque de tonus que j’attribuais aux années qui passent sans revenir, des sueurs la nuit que je mettais sur le compte des soucis de chef de famille, une toux trop longtemps associée au narghilé qui accompagne les soirées. Et puis, il est normal que le corps faiblisse avec l’âge. Mais je m’étais trompé…Il hoche de la tête, serre les lèvres et embrasse l’auditoire du regard. Ne vous approchez pas trop, vous pourriez l’attraper ! prévient-il en remontant un pan de tissu devant sa bouche. Je serai bref.

De loin, il a fière allure, sa haute taille lui permet de dominer l’assemblée de silhouettes enveloppées dans l’obscurité conquérante.

—Sans commentaire sur le style, ça doit tenir bien chaud ces robes longues en laine avec leur capuchon pointu XXL, plaisante la femme entre deux bouchées de zaalouk. Tu crois qu’il raconte une histoire des mille et une nuit ?

—Ou un conte du même genre, et ça peut durer des jours. Un truc à dormir debout !

—C’est charmant ! Quoique par un froid pareil, c’est moins drôle. Désormais il faudra éviter de venir à Marrakech en janvier, on se les caille ! Il n’y a même de chauffage central dans ce pays.

Dans la fraicheur de la nuit, le conteur poursuit, interrompu de temps à autre par une quinte de toux. Une âme charitable apporte un tabouret et l’homme s’assoie, invitant les badauds du soir à faire de même avec d’autres sièges d’appoint qui apparaissent comme par enchantement. Le vieil homme reprend son histoire d’un ton solennel. Trop longtemps la honte m’a empêché d’accepter ce qui est aussi manifeste qu’une oasis au milieu du désert. Un neveu de confiance m’a rapporté des faits étonnants sur ce mal qui se tapit dans l’obscurité des petites pièces sombres de nos maisons et qui se plait à s’attaquer aux plus faibles d’entre nous. On m’a dit que si la toux persiste bien au-delà du temps écoulé entre deux nouvelles lunes, il faut se présenter au centre des tousseurs, à deux rues d’ici. Là, on vous met dans une cabine qui permet de visualiser l’intérieur de votre corps, ici-même, explique-t-il en plaçant ses larges mains osseuses sur sa poitrine. On vous demande de cracher aussi. Après mûre réflexion, j’ai décidé de m’y soumettre dès demain, car je veux vaincre ce qui empoisonne mon corps défaillant et affaibli. J’espère n’avoir pas trop attendu… Je vous donne rendez-vous à la fin de la saison chaude, inch’Allah !

Le thé est servi de façon théâtrale, le serveur déversant adroitement le contenu de la théière tenue à une hauteur vertigineuse, dans les petits verres sur le plateau. Le couple assiste poliment à ce cérémonial. Puis les deux têtes se détournent vers la place, un sourire satisfait sur les lèvres.

Eve Raguenaud

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