L’humain-à-terre

Son visage se détend. Les cheveux châtains remontés sur la tête en un chignon flou, un sac sur le dos, Pauline se tient droite face à l’immense panneau d’affichage des vols à la sortie du hall de la gare. Elle a pris le TGV plus tôt dans la journée à Tours. Un train direct pour l’aéroport. Une vague d’excitation l’envahit face à la centaine de destinations clignotant comme une multitude d’invitations à l’évasion, autant de possibilités de chambarder sa vie. Elle n’a pas encore mis le pied dans l’avion qu’elle a déjà tout délaissé. Sa mère, qui vient d’être admise à l’unité d’addictologie à Saint-Xandre, et son père, un cirrhotique qui mène un semblant de vie normale en bord de mer à Royan. Elle ne lui a jamais pardonné les coups sur sa mère, ni ses excès qui lui a valu un placement judiciaire provisoire en famille d’accueil. Son grand frère l’impressionne, lui ne s’est pas détourné de leur mère. Elle, Pauline, toujours pressée de repartir.

Elle a revêtu des vêtements confortables pour le voyage, un jean, un sweatshirt et des baskets.  Elle a vingt-neuf ans et trois missions humanitaire à son actif. Progression tranquille sur le tapis roulant, en suspens entre deux mondes, au milieu d’une foule d’anonymes, Pauline tout à son aise rêvasse. Des souvenirs refluent du débriefing de sa première mission.

—Côté technique, je n’ai rien à redire, tu as bien géré les achats locaux, le stockage et les distributions de vivres. On voit que tu as été formée à Bioforce. Mais tu dois apprendre à faire des compromis, à être plus patiente, même si la situation te semble injuste…avait relevé son responsable.

Au fil des années, les propos avaient déclenché un reroutage de parcours. Se targuant d’une lucidité imparable, Pauline s’était persuadée que la défense des plus démunis exige de s’attaquer à la racine du problème. L’élimination de vrais responsables de la misère plutôt que l’œuvre charitable lui revenait comme un leitmotiv.

Aussitôt assise dans l’avion, elle croise les bras et ferme les yeux. Comme pour mieux éviter le contact avec les autres passagers, la diaspora angolaise et des travailleurs expatriés des compagnies pétrolières. A ses yeux, ces pilleurs de richesse se fichent éperdument des retombées quasi inexistantes de l’or noir sur la population du pays. A la lueur du jour naissant, Pauline fixe son attention sur les bidonvilles de Luanda que l’avion survole et qui s’étendent à perte de vue. Au loin, la vue des plateformes comme de géantes pustules sur la mer l’écœure et alimente une sourde colère.

Le chauffeur de l’organisation la récupère à l’aéroport et la conduit dans un condominium au sud de la ville. Le portail s’ouvre après qu’un gardien a vérifié l’identité du chauffeur et celui-ci se gare au milieu de 4×4 rutilants.

Bon dia, entre ! l’interpelle un jeune homme du salon alors qu’elle débarque dans l’entrée, assieds-toi, dit-il en lui montrant un canapé beige en similicuir. Moi, c’est Marc.

—Bonjour, moi c’est Pauline.

—Tu as fait bon voyage ?

Elle acquiesce du regard.

— Ton programme est serré, tu repars dans deux jours. Un café ?

—Non merci. Je veux bien de l’eau.

La chaleur moite la harasse.

—Cigarette ?

—Non plus. Enfin oui. Je ne fume qu’en mission.

—Un bon déstressant, dit Marc en lui tendant un paquet ouvert de Malboro.

Elle le repose sur la table basse et y remarque une sacoche noire. Son cœur s’accélère.

—Ça, c’est ton matos pour demain, à vérifier plus tard, explique Marc en posant la main sur la pochette fermée. Voici l’obstacle à éliminer, poursuit-il en montrant du menton une portrait sur la table. Je suis curieux, comment as-tu déniché notre organisation… un peu spéciale ?

—J’avais rencontré Antoine lors d’une soirée quand j’étais en mission ici il y a plusieurs années… après, j’ai un peu fouillé sur le site Reliefweb pour retrouver les coordonnées du bureau…Je cherchais un moyen d’avoir plus d’impact…avec moins de réunions de coordination où aucune solution audacieuse n’est jamais proposée.

Marc sourit.

—Je vois, un peu déçue par l’action humanitaire ? Tu as sonné à la bonne porte. Nos solutions sont nettement plus radicales.

Pauline opine, ses jambes droites immobiles. Elle sent la sueur couler dans son cou. Marc se penche vers elle.

—Donc officiellement, tu es ici pour vérifier les aspects logistiques de notre projet d’aide aux écoles du bidonville de…

—Lui, l’interrompt Pauline en inspirant profondément sur sa cigarette, pointant du doigt la photo, c’est qui au juste ?

Marc marque une pause en fixant Pauline des yeux.

— Un intermédiaire du premier opérateur pétrolier du pays, le plus dangereux pour l’opposition, crois-moi. Ces entreprises préfèrent négocier avec le gouvernement actuel très centralisé que de contracter avec un véritable Etat démocratique.  Alors elles font tout pour bâillonner l’opposition et quand je dis tout…Lui… vois-le comme une ordure de première, un maillon clé à supprimer.

Marc poursuit le briefing. Elle aura de quoi s’occuper le lendemain matin avec la visite des centres de formation dans les quartiers aux rues en terre battue, du concret mais à petite échelle.

Le lendemain en fin d’après-midi, Pauline assise sur le canapé beige expire longuement en écrasant sa cigarette dans le cendrier. Sa nervosité s’est dissipée dans une formule qui tourne en boucle dans sa tête, il faut viser plus haut. Les yeux fermés, elle se concentre sur sa respiration. S’enfermer dans sa bulle. Elle se lève lentement mais résolument, quitte l’appartement et se dirige vers la galerie du troisième étage, à l’endroit précis indiqué par Marc. Elle sonde du regard la partie avancée de l’immeuble, discerne la terrasse à vingt mètres, un homme assis devant un ordinateur portable. Des images ressurgissent du stand de tir de Cissé où son père tant détesté l’avait fait découvrir le tir au pistolet. Fuck you ! crie-t-elle dans sa tête. Le bras tendu, le corps en oblique, Pauline met en joue la cible. Son doigt active la détente. Le coup part.

Eve Raguenaud

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1 commentaire pour “L’humain-à-terre”

  1. Ouf !

    Bizarrement, je me doutais de la chute, je sentais qu’elle partait pour une solution bien plus radicale, et la fin n’a fait que confirmer mes soupçons. Il n’empêche que tout du long, j’ai été transportée par les déconvenues et les désillusions de ton personnage qui voudrait faire le bien, et qui n’est qu’une goutte dans l’océan. Ça me parle énormément car travailler dans l’humanitaire est dans un coin de ma tête et il y a des opportunités pour les professeurs, mais ton texte souligne tous les questionnements que cela éveille en moi. Bref, ton texte résonne et évoque des problématiques universelles. Belle journée à toi, Sabrina.

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