Trois braqueurs amateurs

Dans l’obscurité, trois hommes quittèrent les bas-fonds de la ville de Maputo d’un pas rapide et résolu comme pour en échapper à tout jamais. Ils s’éloignaient du quartier de Polana Caniço, un grouillant agglomérat de cahutes de bois et de tôle sillonné de ruelles boueuses et de flaques d’eau ; un amoncellement de tourments. Des pluies torrentielles avaient provoqué le débordement des latrines et souillé l’eau des puits, et le choléra avait resurgi. Dans sa fulgurante propagation, des centaines d’habitants du bidonville en étaient morts bien avant qu’on y ouvre un centre de traitement. Épargné par la maladie qui rôdait comme l’ombre du crocodile, Antonio, visage fermé, serrait les poings, porté par la rancœur d’être né du côté des pauvres. Avec deux acolytes, Ilidio et Mingo, il prévoyait un braquage ciblant des riches, non pas des métis de la ville, mais des blancs. Un gros coup plutôt que de la petite délinquance. Des dollars plutôt que de la monnaie locale. On lui avait signalé une maison fréquentée depuis peu par des étrangers sûrement originaires du pays voisin, l’Afrique du Sud. Après une vérification rapide des lieux, Antonio, jurant de se venger des misères quotidiennes, avait décidé de passer à l’acte.

Les trois silhouettes glissaient maintenant furtivement dans le halo des réverbères d’un quartier résidentiel. L’incursion dans la maison fut promptement exécutée. Antonio frappa, le gardien entrebâilla le portail et le canon d’un pistolet échoua sur son front. Transi de peur sous la menace de trois armes à feu, celui-ci obéit aux injonctions et ouvrit la porte de service à l’arrière de la maison. Ilidio et Mingo le précipitèrent à terre en le sommant d’y rester, puis lui portèrent des coups de pied dans l’abdomen pour épancher leur hargne.

—Ça, c’est pour traiter avec des blancs ! Honte à toi !

D’un coup d’œil sur la table et les chaises en plastique blanc, Antonio conclut qu’ils avaient mis les pieds dans la cuisine, une pièce dénuée d’intérêt. Il s’engouffra silencieusement dans le couloir de la maison de plain-pied. Mingo lui emboîtait le pas. L’adrénaline coulant à flots et la concentration réglée au maximum, le chef de la bande tenait son arme fermement à deux mains, les bras tendus devant. Il tituba en s’immobilisant devant une porte et regretta immédiatement sa consommation excessive de bière dans la soirée. Dans sa chambre, Helga s’apprêtait à se déshabiller. Antonio et Mingo bondirent dans la pièce. Terrifiée par ces deux inconnus menaçants et tout de noir vêtus, la femme se figea en statue. Antonio planta son visage face au sien, pressant l’arme contre sa tempe pendant que Mingo la visait dans le dos.

— Your money ! I want your money ! Ton argent! Je veux ton argent !  ordonna Antonio.

—…..yes…, murmura Helga.

Mais la stupeur empêcha Helga de réagir. Son cœur s’emballait et sa tension dégringolait. L’irruption de types armés dans sa chambre lui évoqua la pire de ses craintes : être molestée ou violée. Elle était à deux doigts de défaillir. Face à son inertie, Antonio haussa le ton.

—Give me your money ! White fucking bitch !  Donne-moi ton argent ! Sale blanche ! 

Elle perçut l’haleine alcoolisée de l’assaillant et reprit sa respiration. Elle tira de sa poche arrière de pantalon quelques coupures de meticais qu’elle remit à l’agresseur tout en balbutiant :

— I also have… on the shelf… behind… J’en ai aussisur l’étagère… derrière.  

Elle levait haut les bras en signe de soumission. Impatient d’en finir, Antonio poussa Helga hors de la pièce sans avoir compris ce que lui avait bredouillé cette sotte. Elle atterrit dans un coin de la cuisine à côté de José le gardien recroquevillé en chien de fusil.  « Non ! » s’écria-t-elle d’un ton implorant lorsque celui-ci reçut un coup de pied dans le dos. Ilidio lui flanqua une paire de claques sur la tête. Étourdie et haletante, elle se tut. Au moins, il ne me touche pas, se conforta-t-elle.

Antonio et Mingo poursuivaient leur fouille. Aller-retours nerveux entre les pièces, grandes enjambées et virevoltes déchainées. Quelque chose clochait. L’absence totale d’objets de valeur. Pas même un téléviseur. Aucun bureau à fureter ni d’armoire à défoncer. Des matelas posés à même le sol et un nombre équivalent d’étagères en rotin où s’entassaient des fringues. Des sacs à dos désemplis dans les recoins.

—Il n’y a rien ici ! s’écria Mingo, où est le matériel, l’argent ?

—Je…je ne comprends pas, s’énerva Antonio le visage ruisselant de sueur.

Dans une volée enragée de jurons, Antonio et Mingo arrachèrent les moustiquaires suspendues sur les matelas, dégagèrent d’un revers de main vigoureux les piles de tee-shirts et pantalons, puis renversèrent les étagères.

De la cuisine, Ilidio devine que le cambriolage risque de planter. Agacé, il charge son arme. Il vise les deux victimes tremblantes à ses pieds et d’un ton furibond menace de tirer à moins que celles-ci ne lui remettent illico des dollars : « un… deux… trois… » Helga réfléchit trois secondes au meilleur positionnement du corps pour éviter les blessures les plus graves, José n’a plus la force de bouger. Un silence s’abat sur eux. Le coup n’est pas parti. Ils espèrent que cela reste une séquence d’intimidation.

Les gains escomptés s’amenuisaient ; la frustration tenaillait désormais Ilidio rejoint par Antonio et Mingo. Un véhicule stoppa, des portes claquèrent, puis des voix s’élevèrent.

—Chut ! … ils débarquent ici ! Merde !

—Bravo pour ton plan foireux ! maugréa Ilidio en empoignant Antonio.

—Ok, on dégage !  siffla Antonio, furieux.

Les trois hommes filèrent et disparurent par-dessus la clôture.

Lorsque Helga remit de l’ordre, elle retrouva au milieu des tee-shirts jonchant le sol le sac plastique contenant une liasse de dollars, intacte : le salaire de toute l’équipe du centre de choléra de Polana Caniço qu’elle devait remettre le lendemain. Helga soupira, perplexe : « ma vie en danger par une bande d’amateurs !? »

M-E Raguenaud

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