Un gros manque

Il a suffi d’une question pour que Nadja se souvienne.

Un matin, elle écarte les pans de la moustiquaire pour sortir du lit. Face à elle, l’unique meuble de sa chambre, une étagère métallique avec ses effets personnels, une poste radio Grunding et une garde-robe restreinte de quelques pantalons, deux piles de tee-shirts. Nadja s’est réveillée contrariée mais désormais lucide sur ce qui lui fait défaut dans son lieu de vie.

Son stock épuisé depuis bientôt un mois, elle admet être en état de manque. Les signes sont sans équivoque, des difficultés à s’endormir, un mal-être et une irritabilité croissante objectivée par son colocataire. Elle a tenté d’utiliser sa réserve avec modération, mais voilà, en deux mois elle a tout consommé et il lui reste neuf mois de mission humanitaire sur les plateaux du sud de l’Angola. Avec vingt kilos de bagages autorisés et à raison d’environ deux-cents grammes l’unité, il lui a fallu procéder à une sélection rigoureuse, d’autant plus qu’on ne va pas en Afrique comme on irait en Thaïlande où l’on sait pertinemment qu’on y trouve de tout, tout en ayant besoin de rien.

Nadja quitte sa chambre monacale, traverse le couloir et s’enferme dans la salle d’eau. La douche est rapide, un seau d’eau froide qu’elle déverse sur son corps debout dans un bac sans robinet. Elle plonge sa tête dans un autre seau rempli à ras bord pour se laver les cheveux. Où se ravitailler, réfléchit-elle en frissonnant. Les cheveux dans une serviette, son regard balaie machinalement le séjour. Deux larges fauteuils en tissu synthétique multicolore qui trônent comme des extravagances d’expatriés, un vaisselier minimaliste, une table à manger en bois de pin, des murs nus comme au lendemain d’un déménagement. Un vide se dégage en l’absence de l’objet convoité. Trois cuillères à soupe de lait en poudre qu’elle dilue énergiquement dans une tasse en plastique orange avec l’eau du thermos pendant qu’elle jette un œil par la fenêtre ouverte. La brise fraiche matinale. Au loin, des huttes que le loup des trois petits cochons détruirait en quelques souffles. Non, elle ne dénichera rien dans la petite bourgade de Chibia. Pour renouveler sa réserve, cogite-t-elle, il lui faudrait rouler une heure jusqu’à Lubango, puis prendre un petit avion dont l’horaire est presque aussi aléatoire que l’issue de la guerre civile qui ravage le pays pour atterrir en capitale deux heures plus tard. Là-bas, les produits existent certainement mais en quantité limitée, dispersés parmi un groupe restreint d’individus, ou éventuellement à l’Alliance Française où aucun membre de l’équipe n’a jamais mis les pieds, couvre-feu et difficultés de déplacement obligent. L’idée lui vient à cet instant. Elle se rappelle soudain les paroles d’une jeune inconnue dans le petit coucou, n’avait-elle pas parlé à son voisin d’une succursale de l’Alliance à Lubango ? La tasse à la main, Nadja rejoint son coéquipier dans le bureau au bout du couloir. L’oreille collée à la radio VHF qui grésille, unique moyen de communication avec la capitale, un jeune homme maugrée tout seul sur une chaise, une clope à la bouche.

—Dino, c’est samedi, si on allait faire un tour à Lubango ?

Le logisticien se redresse et se tourne vers Nadja.

—Ouais, j’y pensais. J’ai de l’outillage à remplacer, le made in China n’est pas assez robuste pour la brousse. Ça fait deux semaines aussi qu’on ne s’est pas réapprovisionné en huile et en lait.

—On pourrait voir si le Grande Café a des pastéis de nata…et j’ai une autre adresse à laquelle j’aurais besoin de me rendre…

Disons, un lieu vaguement identifié s’avise-t-elle, il faudra se renseigner en chemin.

Le véhicule tout-terrain file sur la piste puis sur un macadam aux nids de poule qui contraignent aux embardées et à une vitesse réduite. Des broussailles à perte de vue, des arbres en ordre dispersé et peu d’habitations le long de la route qui les mène vers la capitale régionale. Nadja s’informe auprès du chauffeur puis du tenancier portugais du café. Elle patiente pendant que Dino semble ne plus vouloir ressortir de la quincaillerie. Enfin, c’est son tour, un court détour.

—C’est plus loin vers l’aéroport, s’exclame-t-elle, à gauche du parc, dans une impasse, …ah ici.

Et la voiture s’immobilise devant une modeste bâtisse blanche surmontée de tôles rouges devant laquelle on lit Alliance Française Lubango en lettres bleues sur un panneau blanc partiellement caché par les branches d’un sapin. Un homme surgit de l’arrière du bâtiment, le gardien se doute-t-elle.

—C’est fermé aujourd’hui.

—C’est urgent.

Le responsable habite-il dans le quartier ? Oui, elle attendra. Elle se hisse devant la fenêtre mais ne distingue pas grand-chose, les vitres protégées par des barreaux sont sales. Vingt minutes plus tard un homme apparait, pantalon cintré et chemise repassée, les salue et bafouille une excuse.

—Mais pas du tout, répond Nadja.

—Si si vous allez voir, insiste l’homme sortant un trousseau de clés de sa poche. Vous comprenez, avec la guerre… On a fermé le centre quand les forces de l’UNITA se sont rapprochées de la ville. On a tout mis dans des caisses pendant plus d’un an, lui lance-t-il par-dessus l’épaule alors qu’ils traversent une pièce sombre meublée de deux tables d’école et quatre chaises de classe, leurs pas retentissant sur un carrelage en damier noir et blanc.

Il ouvre une porte, tend son bras vers quatre doubles étagères occupant tout l’espace et se tourne vers Nadja.

—Voici tout ce qu’il reste.

Il disparait entre deux rangées d’étagères et en ressort avec un ouvrage qu’il feuillette.

—Voyez, les pages sont jaunies et durcies, c’est même gondolé par endroit.

Il hume :

—On ne sent plus l’encre… c’est moisi.

—Mais… c’est encore lisible ?

Euphorique, Nadja repart avec une vingtaine de livres de poche et promet de revenir.

Et c’est à cela qu’elle pense lorsque l’hôtesse du stand du salon du livre de Paris lui pose la question, quelques années plus tard, « connaissez-vous les avantages de l’ebook ? ». Nadja a déjà la liseuse en main.

Eve Raguenaud

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4 commentaires sur “Un gros manque”

  1. Bonjour Eve !!

    Eheh, bien joué ! J’imagine que tu t’es frottée à la consigne à chute ? C’est vrai qu’au début, on imagine tout autre chose, un stimulant pour tenir contre les rudesses du quotidien humanitaire, mais, avec un tel prénom d’héroïne, et l’évocation de l’Alliance française, j’étais certaine qu’elle avait besoin de livres ! Il n’en reste pas moins que tu m’as tenue jusqu’au bout pour vérifier si mon hypothèse était bonne 🙂 ! J’aime beaucoup cette phrase « on ne va pas en Afrique comme on irait en Thaïlande où l’on sait pertinemment qu’on y trouve de tout, tout en ayant besoin de rien. », qui sonne tellement vrai ! Comme toujours, un plaisir de te lire !

    Belle journée à toi, Sabrina

    1. Merci Sabrina, pour la consigne il s’agissait ici de rédiger une nouvelle (of course!) en se concentrant sur le décor. Vive les Centres culturels / Alliance française qui ont le mérite de mettre à disposition de la littérature dans des coins improbables…

  2. Salut Eve, Et bien moi je ne me suis pas doutée un instant qu’il s’agissait de livres. J’ai donc été tenue en haleine tout au long du récit. Comme toujours tu nous fais voyager et nous donnes des détails de la réalité de tes personnages qui contrastent avec le confort de notre quotidien. J’ai beaucoup aimé l’image utilisée pour exprimer la fragilité de la hutte. Tout coule, et se lit comme du petit lait. Un plaisir de te lire comme d’habitude. Belle journée, Telle,

    1. Super Christelle si tu ne t’es douté de rien! Depuis avoir vécu ce ‘manque’, je ne me déplace jamais sans ma liseuse. Une belle journée à toi aussi, pleine de lectures enrichissantes!

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