Un rêve d’enfant? Cliquez pour le réaliser!

La GPA (gestation pour autrui), méthode de procréation consistant à faire porter un enfant par une mère porteuse, est interdite en France. Le sujet fait polémique et j’ai imaginé les échanges au sein d’un couple ayant recours à la GPA…

—Viens voir Sylvie, j’ai trouvé le site internet de la clinique ! s’exclame Martin assis dans un canapé design jaune moutarde, un ordinateur portable sur les genoux.

—J’arrive, répond avec enthousiasme une jeune femme tout en ôtant ses talons et la veste de son tailleur, quelle chance pour nous que le premier établissement à proposer la GPA en France ait ouvert ses portes à Poitiers. Toi qui crains l’avion, on n’aurait jamais pu opter pour le programme en Ukraine, poursuit-elle en prenant place à côté de l’homme, glissant ses pieds sous les fesses …Oh regarde ce bout ’chou, il est trop mignon, ajoute-t-elle tendrement, la tête penchée vers l’écran.

—Quand je vois la belle brune qui le tient dans les bras sur la photo, je me demande si on peut choisir la mère porteuse…

—Bien sûr que non ! rétorque Sylvie en administrant une petite tape sur la cuisse de son compagnon.

—Je blague chérie, plus sérieusement, dans notre situation qui nécessite un don d’ovocyte, je préfère savoir que notre enfant proviendra d’un ovule d’une femme d’ici, et si possible avec un niveau universitaire, plutôt que d’une paysanne ukrainienne !

—Ah ça, il n’y a aucune garantie. Dois-je te rappeler les critères officiels exigés pour une mère porteuse ? Une bonne santé, un casier judiciaire vierge et avoir un enfant sain. Rien d’autre.

—Je sais, je sais, je ne suis pas juriste pour rien. On va croiser les doigts … Allez, on complète la demande de devis pour avoir le tarif de toutes les prestations ? Voyons voir…ils proposent plusieurs offres… le paquet standard all-inclusive, le paquet VIP…

—Et qu’a le paquet VIP de plus à offrir ?

—…Humm, on gagne un mois dans le temps d’attente… la possibilité d’assister à l’accouchement…et un hébergement au Mercure quatre étoiles plutôt qu’à l’Ibis.

—On n’a pas besoin d’hôtel, et on n’est plus à un mois frais, alors la formule standard suffira tu ne crois pas ? raisonne Sylvie en plissant le front.

—Tout à fait, et puis si je peux être épargné de l’accouchement, je prends ! Tu vois, on va économiser un peu avec le fait d’habiter sur place.

—Est-ce que l’on coche l’option Sélection du sexe par diagnostic génétique préimplantatoire ?

—On veut vraiment choisir le sexe de notre enfant? …ça pourrait nous coûter plusieurs milliers d’euros supplémentaires…suppose Martin le regard perdu dans l’écran.

—Tu as raison, ça m’est égal que ce soit une fille ou un garçon, conclut Sylvie après une courte hésitation, et puis… nous avons un prêt à rembourser pour la maison.

***

—Je crois que nous avons eu de la chance, annonce Sylvie, notre mère porteuse a l’air très gentil, elle m’a paru douce et calme ce matin pendant l’échographie. J’ai lu qu’une femme enceinte transmet à son bébé ses émotions. Heureusement que la nôtre n’est pas du type colérique.

—Chérie, tu n’as pas remarqué qu’elle ressemblait fort à la jeune femme assise à côté de nous à la terrasse du Caribou hier soir ? Or il y avait des fumeurs à sa table. Et tu connais les risques de tabagisme passif ?

—Oh, tu angoisses à propos de tout Martin, et puis, était-ce vraiment elle ? Quand bien même, elle ne fumait pas et était dehors.

—Ce soir-là oui, mais qu’en sais-tu des autres jours ? Neuf mois, c’est long. Elle pourrait faire des écarts à d’autres moments, boire un petit coup ni vu ni connu, fumer une cigarette chez une copine, se coucher tard, …se mettre en colère, tiens …et on ne verra pas les répercussions sur notre enfant avant plusieurs années.

—Il vaut mieux ne pas y penser et faire confiance aux professionnels. On ne peut tout de même pas tout contrôler !

—Et bien justement, j’ai lu qu’en Inde, les mères porteuses séjournent dans la clinique du début à la fin de la grossesse, surveillées par des soignants. Tiens, je vais leur proposer cela…

—Tu veux dire qu’elles sont enfermées ? demande Sylvie l’air effaré.

—Non, …je crois qu’elles peuvent sortir…exceptionnellement. Il faut penser à la santé des enfants, aux conséquences pour les parents aussi. La surveillance est la meilleure façon de réduire au maximum les risques liés aux expositions et aux comportements potentiellement néfastes. Ecoute, on paye assez cher, on est en droit d’avoir des exigences sur le produit. La grossesse est un état très particulier et très sensible pour le développement du bébé. Les futurs parents devraient avoir le droit de contrôler tous les paramètres de la grossesse dès l’insémination artificielle.

***

Sylvie appelle Martin et tombe sur son répondeur :

—Martin, c’est moi… Ecoute, j’aurais préféré te parler directement, mais il faut que je sache ce que tu veux, je ne t’ai pas vu de toute la semaine, j’ai appelé ta mère qui ne veut rien me dire, mais connaissant ma complicité avec elle, tu comprends que je ne m’attends pas à ce qu’elle me fasse des confidences…alors je t’en prie, dis-moi ce qui te tourmente…je sais que tu finiras par revenir, après tout, nous attendons un bébé, tu te souviens chéri ? Notre bébé bonheur qui naitra dans trois mois, hein ? Quand j’y pense, je souris, je me détends, tout va pour le mieux…oh chéri, rappelle-moi vite !

—Merci d’avoir sorti la poubelle. J’apprécie que tu rendes service à la vieille mère que je suis !

—C’est normal maman, répond Martin en souriant gentiment.

—Dis Martin, ton téléphone a sonné, je n’ai évidemment pas décroché mais j’ai vu que c’était Sylvie. Dis-moi, qu’est-ce qu’il se passe entre vous deux ? Tu es bien silencieux et ce n’est pas dans tes habitudes de dormir chez nous plusieurs jours d’affilé.

Martin écoute le message, soupire, se vautre dans un fauteuil et laisse sa tête tomber en arrière.

—Maman, je crois que je stresse…l’idée de devenir papa peut-être ? Avec ce bébé qu’on a réservé… je me sens coincé, enfin, je ne sais pas exactement ce qu’il m’arrive, je crois que j’ai peur du changement, de la vie à trois…

—Tu dois bien réfléchir, c’est le bébé ou la vie avec Sylvie qui te fait paniquer ? Le bébé est un faux problème, il n’est pas encore là ! Vous pouvez tout de même arrêter le projet ?

—Bien sûr que non ! Tu te rends compte ? Et la mère porteuse, que fera-t-elle de cet enfant ?

—Ça c’est leur problème ! La clinique trouvera bien de nouveaux acquéreurs pour ce bébé, la demande doit être grande depuis que la GPA légalisée. Non, il ne faut pas se faire du souci pour cela. Souviens-toi, le client est roi !

—Maman tu exagères, ce n’est pas tout à fait la même chose. On parle d’un être humain, pas d’une marchandise…

—Je sais, je sais, pour autant vous avez signé un contrat.

—C’est vrai. Et cela me fait penser que le contrat ne précise rien à ce sujet, il n’y a pas de clause en cas de séparation…

—C’est mal foutu ! Tu te rends compte ? Car si jamais vous décidez de vous séparer, ce que je ne souhaite pas, tu te vois obligé de récupérer le bébé ? Et qui le prendrait ? C’est un non-sens. Non, je pense que vous devriez pouvoir annuler ce projet, enfin, si jamais vous en arriviez à vous séparer. C’est un cas de figure exceptionnel et imprévisible et donc vous seriez dans votre droit.

—Oui, répond Martin l’air pensif, après tout, on a le droit de changer d’avis ! Bon, en attendant je vais rappeler Sylvie, je vais passer le weekend avec elle et peut-être que les choses s’amélioreront…

***

—Martin ! La clinique vient de m’appeler, ça y est, elle accouche ! On doit filer à la maternité, ils nous ont réservé une chambre.

***

—Oh Martin, je tremble d’émotions, je n’arrive pas à y croire, elle est si petite, si mignonne…prononce Sylvie émue, les larmes aux yeux, un bébé dans les bras.

—Oui, c’est simplement magnifique, me voici papa, renchérit Martin une main effleurant la tête du nourrisson, l’autre pressant l’épaule de la nouvelle maman…Je ne regrette vraiment pas de ne pas avoir assisté à l’accouchement, l’ambiance des hôpitaux, ce n’est pas mon truc. Tout ce personnel affairé, ces brancards, cette odeur…ah et puis ces gémissements, ce sang, ce…non, c’est beaucoup mieux ainsi, on nous remet un bébé propre, bien enveloppé dans une petite couverture blanche…le seul hic, c’est cette tâche sur le front… ça ma gâche un peu mon plaisir…

—Oh, ce n’est rien Martin, le pédiatre a dit que c’était une tache de naissance qui devrait disparaitre dans quelques années.

—Oui, mais quand même, on nous avait garanti que l’échographie détecterait toutes les anomalies, or là…il y a quand même un petit défaut…il faudra que je relise le contrat…

—Mais pourquoi ?

—Je ne sais pas…une compensation…

—On ne peut tout de même pas la rendre !

—J’y pensais précisément, l’autre couple qu’on a rencontré, tu sais ceux qui ont eu un bébé garçon il y a quelques jours, peut-être préfèreraient-ils une fille ? Qui sait ? Pourquoi ne pas échanger avec eux ?

—Ah, laisse tomber, ils ne voudront pas d’une petite fille avec une fraise sur le visage. Tiens, prends-là dans les bras, on la garde !

***

Un bavoir sur l’épaule et un nourrisson sur le bras, Martin clique avec sa main libre sur le lien à l’endroit indiqué Votre avis nous intéresse dans l’email. La fenêtre s’ouvre sur une page intitulée « Le coin des parents » du site internet BioMom.

—Chérie, la clinique nous contacte : Dans un souci d’améliorer notre service, il nous parait important d’évaluer la satisfaction de nos clients… Il y a quelques questions. Qu’en penses-tu de partager notre expérience ?

—Je suis extenuée, mais vas-y, lis-moi les questions pendant que je lave le biberon, répond Sylvie en baillant, des cernes sous les yeux.

Etes-vous globalement satisfait du service de mère porteuse ? je mets huit sur dix, tu es d’accord ?

—Comme tu veux, après dix années de déboires, je ne sais combien de consultations et examens médicaux, c’est tout de même merveilleux d’avoir enfin son propre enfant. Notre bébé bonheur !

— Ah, je dois inscrire l’identifiant de la mère porteuse, tu t’en souviens ?

—Euh…oui, c’est A003308.

Avez-vous des suggestions ? ah ça oui ! J’ai toujours des tas d’idées pour améliorer les choses. D’abord, je me disais qu’il doit bien y avoir de jeunes mamans parmi les étudiantes, des erreurs de jeunesse, ça arrive. Pourquoi BioMom n’enverrait pas un représentant sur le campus pour les démarcher ? Elles ne refuseraient pas un salaire pour rendre un service. Je vais leur suggérer cela…

—Un salaire ? Non, un défraiement des dépenses pendant la grossesse.

—Ma chérie, ce que tu es puérile, c’est une nuance de façade, comment peux-tu imaginer qu’une jeune femme de moins de trente-cinq ans avec un enfant à charge n’y verrait pas un intérêt à gagner dix mille euros ? Une sacrée compensation financière ! Regarde notre mère porteuse, elle élève seule son petit garçon et a envie de reprendre ses études : les quelques six mille euros qu’elle a reçus vont plus que la dédommager des quelques inconvénients de la grossesse…

—Oui…on peut le voir comme cela, dit Sylvie en s’essuyant les mains. Viens-là ma petite chérie, je vais te mettre au lit, poursuit-elle en s’approchant de Martin, un regard tendre posé sur le nouveau-né lové dans le cou du papa.

—Attends…prends mon téléphone et filme-nous, là tous les deux…tu sais, c’est pour la vidéo…il me faut encore une minute de film avant de pouvoir la mettre sur YouTube et l’envoyer à la clinique…je tiens à gagner les 1000 euros pour la vidéo-témoignage!

Eve Raguenaud

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2 commentaires sur “Un rêve d’enfant? Cliquez pour le réaliser!”

  1. Bonjour Marie-Eve ! Un plaisir comme toujours, de découvrir tes textes, bien ficelés, avec un fond qui nous fait réfléchir et réagir ! J’aime beaucoup l’image que tu as choisie pour représenter ta nouvelle, c’est très parlant. La question est toute posée en effet, dans notre société du toujours mieux, des apparences, de la commercialisation de tout service, du marketing à tout va. C’est cynique à souhait. Juste une remarque sur la forme, personnellement, je crois qu’il vaut mieux éviter de donner trop d’éléments du passé (pour pallier le manque d’informations et expliciter une situation) dans un dialogue quand ça ne sonne pas plausible dans une situation réelle. Ainsi, la réplique du mari à la fin est plutôt longue. Peut-être aurait-il fallu insérer les infos d’une autre manière. Ca n’empêche, j’ai adoré, te lire ! Belle journée à toi, Sabrina.

    1. Merci Sabrina de ta lecture attentive,
      Ma grande difficulté dans l’écriture: les dialogues. En effet, il me semble aussi qu’il vaut mieux les garder courts et comme tu le dis, axés sur les événements présents. Je vais retravailler cette dernière partie…
      Une belle journée à toi,MEve

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