Une Victoire inattendue

Un nouveau rebondissement dans ma vie. D’un pas énergique malgré de hauts talons, Victoire entre dans le bar-restaurant Niquamor avec l’impression que plus rien ne sera jamais pareil. Assis à l’une des tables en plastique, Jérôme lui adresse un signe.

—Tu as commandé chéri ? lui crie-t-elle en s’approchant.

—Bien sûr, tu sais que le cuistot attend toujours qu’on réclame du poulet pour tuer la poule. On nous sert du manioc ce midi. C’est probablement la dernière fois que tu en mangeras, rajoute l’homme en portant une bouteille de bière aux lèvres.

—Ah malheur, je vais devoir finir mon assiette ! proteste faiblement Victoire. Je devrais faire attention à ne pas trop manger, réfléchit-elle. J’ai déjà pris du poids depuis que je vis chez ce belge. Quand je vois le bidon d’huile, c’est plus fort que moi, je somme la cuisinière d’en rajouter dans ce qu’elle nous prépare. La nourriture sans gras, c’est pour les pauvres, et ça, c’était ma vie d’avant.

Une serveuse apporte deux copieuses assiettes. Victoire enfonce sa fourchette dans la pâte de manioc qu’elle porte goulûment à la bouche. Les idées se bousculent dans sa tête. Je vais vite manger car j’ai des tas de choses à faire.

—Tu te souviens ? C’est ici qu’on a dîné ensemble la première fois, constate Jérôme.

Calé au fond de sa chaise, les bras sur les accoudoirs, il n’a pas encore goûté à son repas.

—Oui, c’était il y a neuf mois. Ça fait une éternité ! lance Victoire dont la coiffure, une pièce montée de tresses, l’oblige à tenir la tête droite.

—T’étais sur la piste de danse quand nos regards se sont croisés…

—Je me souviens parfaitement, je dansais sur du Fela Kuti… dès que mes yeux se sont posés sur toi, je ne t’ai pas lâché. J’ai foncé pour pas que Prudence ne t’adresse la parole la première. Un blanc ! C’est une aubaine ici !

—Dis-moi, c’est sérieux, notre relation ? demande Jérôme feintant une mine sérieuse, les couverts en main, enfin décidé à attaquer son plat.

—Et comment ! Je te rappelle que ça fait six mois qu’on ne met plus de préservatif. Sans mentionner tout ce que je te fais pour t’être irrésistible. Et pour que tu n’aies jamais envie d’aller voir ailleurs.

—On peut dire que tu as été fidèle, je n’ai rien choppé, remarque Jérôme en souriant malicieusement.

—Il n’y a que toi baby, clame Victoire en lui caressant vigoureusement le bras, tu es mon homme.

Victoire progresse plus rapidement que Jérôme dont l’appétit n’a jamais excédé celui de sa compagne. Il joue à couvrir le pavé encore intact de pâte de manioc avec les feuilles de manioc broyées et baignées dans l’huile de palme alors que son esprit court ailleurs. Puis il s’arrête net et lève la tête.

—On peut dire que je suis un homme engagé à cent pour cent : le jour je gère les kits de première urgence et les stocks de riz, et la nuit, j’assure la protection des femmes en danger !

—Tu es mon héros ! réplique Victoire. Avec ta grande maison gardée de jour comme de nuit. Ma fuite du village, ma sœur kidnappée par les milices, mon père tué lâchement sous les yeux de ma mère. Avec toi, je peux oublier tout ça.

—Tu es pensive et ce n’est pas dans tes habitudes. Ça te stresse de quitter ton pays ?

—Non, j’ai déjà fait mes adieux à mes proches. C’est la fête chez nous depuis qu’ils savent que je pars en Europe. J’y ai même déjà des contacts.

—Il vaut mieux que tu partes avec moi parce que la situation ne va pas s’améliorer de sitôt… J’ai enchainé trop de missions ces dernières années. J’ai eu ma dose comme on dit ! Tu t’occuperas de moi, pas vrai ?

Victoire dont la poitrine généreuse est comprimée contre ses avant-bras croisés sur la table sourit en pensant, hum, on verra ça.

—Tu verras, on aura une vie tranquille à Charleroi, poursuit Jérôme. La ville est un peu sur le déclin, mais il y a des espaces verts dans la région pour se ressourcer.

Victoire sursaute. Tu me vois dans les champs ? Je suis une fille de la ville moi ! C’est sûr que ça ne va pas marcher entre nous deux.

—Tu sais, tu devrais te reposer, conseille-t-elle, tu as maigri ces derniers mois, tes joues se sont creusées. Tu es toujours occupé, même les dimanches. Tu coures à droite à gauche, du stock au bureau quand tu n’es pas au bar.

—Les camps de déplacés tournent sept jours sur sept, tu sais. Et puis, on est là pour ça.

—Je n’ose même plus m’asseoir sur tes genoux de peur de t’écraser, plaisante Victoire dont la rondeur brune des bras contraste avec la musculature fine et pâle de ceux de Jérôme, et puis, tu fumes et tu bois trop, c’est mauvais ça pour la santé !

—Tu as raison, mais qu’est-ce que tu veux, on manque de distractions ici. Et la bière est bon marché. Ça m’aide à tenir le coup. Comme toi…dit Jérôme affectant un ton égrillard. Tu me fais du bien. Je suis content de te ramener avec moi.

—Moi aussi, et t’en serai éternellement reconnaissante.

—Allez, trinquons à la fin de la mission !

—Et au visa que tu as réussi à m’obtenir !

Le lendemain soir, Victoire est au comble de l’excitation à l’aéroport. Dans la queue pour l’enregistrement, elle se sent privilégiée. Une force qui la rassure l’envahit. La vague de détermination continue sa déferlante sur Victoire. Elle a troqué sa minijupe moulante pour un jean, sous le bras, une doudoune qu’elle n’a jamais portée. Après un vol de nuit, la voilà qui sort de l’avion dans le froid humide de Bruxelles. Toute frissonnante. Elle repousse de la main un lourd paquet de tresses par-dessus l’épaule et se rappelle qu’elle pourra bientôt s’acheter une perruque de beaux cheveux noirs lisses comme elle en a toujours rêvé.

—Pendant que tu attends les bagages, je vais donner un coup de fil. A tout de suite chéri.

Les yeux bouffis, Jérôme hoche de la tête. Victoire se dirige vers une cabine téléphonique et parle quelques minutes dans le combiné. Puis elle se fond dans la masse des passagers qui converge vers la sortie. Elle est attendue. Elle clôture un pan de sa vie. Adieu mon ange gardien. Je te souhaite pleins de bonnes choses. Maintenant, je vais me débrouiller comme je l’ai toujours fait.

 Eve Raguenaud

 

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4 commentaires sur “Une Victoire inattendue”

  1. Bonjour Marie-ève !

    Déjà, j’aime beaucoup le titre choisi, et le sens des détails, par exemple le nom du restaurant niquamor.
    Je dois dire que je n’ai pas du tout eu d’effet de surprise, car avec les monologues intérieurs de Victoire, on se rendait bien compte que le pauvre Jérôme se faisait rouler dans la farine, mais je suis allée lire jusqu’au bout quand même, amusée et effrayée des attentes de Jérôme et des plans de Victoire.

    Ton écriture est acérée comme toujours, cependant certaines phrases m’ont gênée par leur longueur(ex : Sans mentionner tout ce que je te fais pour t’être irrésistible et pour que tu n’aies jamais envie d’aller voir ailleur)

    Peut-être qu’il aurait fallu donner moins d’indices sur les arrières-pensées de Victoire, pour la rendre plus attachante, ou ambivalente, pour distiller plus de mystère sur les intentions de Victoire ?

    Ceci étant dit, comme toujours, j’adore découvrir dans ma liste de lectures, un nouveau texte de toi.
    Belle journée à toi, Sabrina.

    1. ah les macro phrases dans les micro histoires…
      merci Sabrina de ta relecture pertinente et agréable!
      une belle journée à toi aussi, de l’inspiration et des mots!

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