Une vie de petits riens

C’est à la mi-journée quand le soleil au zénith aveugle et projette les ombres les plus courtes que les choses commencèrent à sérieusement se gâter. Secoué par une violente quinte de toux, Monsieur Pang lâcha le panneau de bois aggloméré et s’effondra sur les genoux. Les deux mains appuyées sur les cuisses, il toussait tout en raclant la gorge. Sentant une boule glaireuse remonter dans son cou, il sortit un bout de loque raidi par la crasse et lors d’une ultime contraction de la cage thoracique y expectora un crachat épais teinté de sang. Ce n’est pas bon signe, pensa-t-il en recouvrant ses esprits, aujourd’hui, je m’arrêterai plus tôt que d’habitude. Il se remémora le début de la journée de travail, une routine bien rôdée avec les années d’expérience. La toux et la perte de poids ne l’empêchaient pas de se lever chaque matin à l’aurore selon un rituel immuable, une tasse de thé qu’il avalait avant quelques exercices lents d’assouplissement en plein air. Il tenait à être présent au démarrage des activités quand les premiers camions entraient dans le site, car les premiers sont les mieux servis, n’avait-il de cesse de rabâcher à ses enfants. Il n’avait pas dérogé à la règle ce matin-là.

Fourrant son linge sale dans la poche, M. Pang fixa une masse noire sur le sol. Alors que sa main s’en approcha, un nuage de mouches s’en éleva, démasquant une corde enroulée que M. Pang saisit pour lier les trois planches de bois devant lui. Puis il les plaça sur son épaule et se releva. Trois fois rien, c’est déjà quelque chose, se consola-t-il. Mais voilà que le corps part en vrille. A mon âge, il va falloir travailler moins et être plus ingénieux, réfléchit M. Pang en avançant pas à pas.

La nuit fut agitée. De temps à autre, M. Pang ouvrait les yeux. Des ombres bizarroïdes et menaçantes dansaient sur les parois de sa cabane, des chuchotements incompréhensibles résonnaient dans ses oreilles si bien qu’il fermait aussitôt les yeux comme pour chasser les démons. Un léger sourire se dessinait sur ses lèvres fines et sèches alors qu’il se réfugiait dans ses pensées. Là, intouchable, M. Pang reprenait sa rêverie qui l’emmenait dans les recoins de la mémoire encore jamais parcourus. Durant toute sa vie, son activité quotidienne l’avait entièrement absorbé. Des années de labeur acharné auquel M. Pang s’était consacré méthodiquement. Tout à son aise derrière ses paupières fermées, il savourait le défilé de ses prises les plus mémorables. Des bottes en caoutchouc pour chacun des membres de sa famille, sa femme, sa fille et ses deux garçons. Chaque paire lui avait coûté une course effrénée pour défier la concurrence féroce. A l’époque, il grimpait jusqu’au sommet des collines, les pieds s’enfonçant jusqu’aux genoux. Il était le plus rapide de tous les travailleurs.  Quelle satisfaction que de construire la cabane familiale de ses propres mains, songea-t-il, avec des planches de bois, des bouts de tôles rafistolées, de vieilles fringues et des sachets plastiques conglomérés en parois compactes. Il se rappelait le sourire de sa femme le jour où il lui avait rapporté un batik à peine déchiré qu’elle avait suspendu à l’unique cloison de leur bicoque. Son butin journalier comprenait de quoi nourrir la famille, des denrées alimentaires parfois à peine gâtées, des bouteilles à moitié remplies. Mais le paysage avait changé ces dernières années avec l’arrivée de matériaux peu familiers. Des équipements électriques et électroniques trop complexes à démanteler, si bien qu’il ne s’en préoccupait pas, préférant le bois et la construction. Il avait aussi appris à reconnaitre la valeur des médicaments que les jeunes délaissaient à tort, estimait-il. La clé de ce métier, avait-il ressassé à ses enfants, est la spécialisation. Aussi se réjouissait-il que son fils supervise l’unité de démontage et d’extraction de fer et du cuivre. Quant à lui, il se flattait d’avoir été la personne de référence en matière d’habitation. Une pointe de fierté le gagna au souvenir de la centaine de constructions de cabanes sur le site auxquelles il avait participé. Une vie de petits riens, aimait-il répéter, c’est déjà beaucoup.

De temps à autre, un frisson secouait le vieil homme au corps émacié, comme une feuille tremblotante dans le vent. Puis une bouffée de chaleur l’envahissait, la peau brune tendue du visage brillait alors comme du cuir neuf. Il toussotait. Soudain, il s’ébranla comme s’il se débattait avec un monstre invisible. Il se voyait perdre pied, glissant vers le fond de la colline dont la surface inconsistante se dérobait sous chaque pas. Il coulait et plus il se mouvait, plus il s’enfonçait dans les profondeurs sombres de la montagne de déchets de laquelle une odeur épaisse et suffocante montait. Par réflexe, il redressa la tête, les yeux scrutant l’obscurité, mais il lui semblait nager dans une mer stagnante qui l’écorchait de toutes part. Combien de temps pourra-t-il encore lutter ? Ses poumons brûlaient alors que ses mains tentaient désespérément de s’agripper à quelque chose de stable, mais ses gesticulations restèrent éperdument vaines. Soudain, il se sentit empoigné et son corps s’immobilisa. Une paix l’envahit.

Un calme régnait dans la cabane aux premières lueurs du jour suivant. Agenouillés auprès de M.Pang, sa femme et sa fille lui tenaient les mains, ses deux fils assis au pied de la couche.

—Laissons à son âme le temps de se détacher du corps, murmura l’épouse les yeux fermés mouillés de larmes.

—Il nous a quittés sans savoir que ce serait notre dernière semaine à vivre ici, chuchota la jeune fille.

A la vue de deux silhouettes s’approchant de leur parcelle de terrain, un des fils sortit.

—Ce sont des employés du site, annonça-t-il quelques minutes plus tard, ils nous préviennent que les pelleteuses commenceront la démolition de toutes les habitations sur le site de la décharge dès demain.  L’usine de traitement de déchets sera bientôt fonctionnelle. On est mis à la porte.

Eve Raguenaud

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2 commentaires sur “Une vie de petits riens”

  1. Bonjour Ève, on dirait l’écho de ta précédente nouvelle, avec ces âmes qui travaillent sous cette cagnasse. Tragique fin pour cet homme, et pour la famille, les pelleteuses arrivent, progrès pour certains et pour d’autres laissés pour compte, le symbole de la fin d’une vie, peut-on espérer pour un futur meilleur ?

    Encore un plaisir de sortir de ces lignes, songeuse.
    Bien à toi, Sabrina

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